interview

Interview avec Feeding Fingers

Si je suis habitué à aller sur le web pour partir à la rencontre de groupes, parfois je soulève une pierre un peu plus particulière que les autres. C’est ce qui m’est arrivé lorsqu’au détour d’un post Facebook lié à la musique, je clique sur une video postée par un certain Justin Curfman. J’écoute, j’aime et lui envoie un message privé. En parallèle, je fais quelques recherches et là, surprise !

Je vois que tu as fondé Feeding Fingers en 2005-2006, et d’après ce que j’ai compris, Feeding Fingers est plus un projet musical qu’un groupe en tant que tel, même si tu restes toujours l’âme de tout cela. Peux-tu nous expliquer un peu ce projet et comment il a commencé ?

Ce projet a débuté en tant que groupe officiel, comme tu l’as dit, quelque part entre 2005 et 2006. Cependant, le projet lui-même est né d’une collection de titres que j’avais composées et enregistrées dès 1994, qui devait à l’origine servir de bande-son pour un film d’animation en stop-motion sur lequel je travaillais à l’époque. J’ai composé et enregistré pas mal de morceaux entre 1994 et 2004, qui est restée en sommeil pendant un certain temps sur divers CD-R et disques durs, sans jamais vraiment trouver, ce que je pensais être, un exutoire approprié.

Puis, en 2005, j’ai acheté une maison aux États-Unis qui m’a servi à la fois de résidence, de studio d’enregistrement et de lieu de répétition. À partir de là, j’ai décidé d’essayer de jouer mes compositions au sein d’un groupe pour voir si cela fonctionnerait mieux dans ce contexte, plutôt que dans celui d’un film d’animation. J’ai trouvé mon premier bassiste, Todd Caras, et mon premier batteur, Daniel Hunt. Nous avions une certaine alchimie et la musique semblait fonctionner. Nous avons joué notre premier concert en 2005 ou 2006 à Atlanta, en Géorgie. Depuis lors, Feeding Fingers a été mon principal débouché musical.

Il semble difficile de classer Feeding Fingers parce qu’il contient tant d’influences et de courants différents, et pourtant le groupe produit un joli son assez sombre du début à la fin. Comment te réinventes-tu dans presque tous les albums ?

Avant de m’investir dans un album, je fais de nombreux mois de recherches et d’écoute active. Composer un album est un gros investissement en temps, surtout quand on travaille comme je le fais, en ce sens que j’écris la majorité de la musique, les paroles et que je fais la plupart des enregistrements ainsi que l’ingénierie. Avant de me mettre dans un tel isolement sur le long terme, il est important pour moi d’avoir une idée claire de ce que je veux faire et de faire quelque chose de nouveau à chaque fois. C’est pour cela que les recherches sont importantes. Si je continue à travailler dans le même cadre créatif, à jouer des mêmes instruments, etc. pendant des mois et des mois dans un studio, je commence à en avoir assez de ce que je fais et de moi-même de façon générale. Si je continuais à écrire, plus ou moins le même type de musique encore et encore, non seulement je me désintéresserais de ce que je fais, mais je me sentirais également malhonnête dans mon travail.

Pour répondre à ta question quant à comment je fais cela, je fais beaucoup de recherches, comme je l’ai dit, sur l’histoire de la musique, les théories, les techniques de composition, les instruments, les idées nouvelles, les genres et les disciplines, et quand je trouve quelque chose qui m’intrigue et me met au défi, je plonge dedans. Mon précédent album, Do Owe Harm, par exemple, était en quelque sorte une étude de la musique microtonale, que j’ai essayé de placer dans un contexte rock/pop. J’étais très heureux des résultats. Actuellement, je suis très impliqué dans l’étude des signatures temporelles bizarres, en essayant de voir ce que je pourrais faire dans ce domaine.

En écoutant la discographie du groupe, je me suis rendu compte qu’on pourrait presque la diviser en deux périodes : une première partie qui mènerait à l’album Attend, sorti en 2016… Attend était-il pour toi l’album de la maturité ou était-ce juste une simple étape dans ton évolution ?

Attend a probablement été l’album le plus formateur de ma carrière. J’ai écrit cet album dans des circonstances très particulières. Grâce à mes producteurs, j’ai eu l’opportunité de travailler à plein temps sur sa création pendant plus de deux ans. On m’a donné carte blanche pour travailler dessus. J’ai eu accès à presque tous les instruments que je désirais. J’ai pu collaborer avec des artistes du monde entier. Il n’y avait pas de limites. J’ai pu et j’ai été encouragé à mettre mon nez dans tout, du rock au jazz, en passant par l’avant-garde, la musique microtonale, l’électronique, le spoken word, la musique concrète, la musique orientale, la musique du Moyen-Orient, la musique occidentale classique, etc. J’ai composé vingt-cinq morceaux pour cet album. Il est sorti sous la forme d’un triple LP vinyle de Sounds for Sure Records aux Pays-Bas et d’un double album CD de mon label, Tephramedia. Cet album m’a permis de franchir l’étape la plus importante de mon évolution en tant que compositeur.

L’ajout d’orchestration et d’instruments inhabituels dans ce genre de musique (surtout depuis Attend) vient-il de toi ou des membres intermittents qui ont collaboré au projet ?

C’est venu de moi, d’une nécessité de changement. Au bout d’un certain temps, le son d’une guitare, d’une basse et d’une batterie devient obsolète en quelque sorte pour moi…

Le chant est parfait sur cet album et donne une sensation obsédante et sombre, accentuée par des éclairs lumineux diffusés ici et là par certains instruments. Est-il essentiel pour toi de garder cet équilibre entre l’obscurité et la lumière ? Si tel est le cas, pourquoi ?

C’est gentil de dire cela. En fait je ne prends jamais de décision consciente à ce sujet, mais je fais un effort pour maintenir une sorte d’équilibre dynamique dans ce que je fais.

Sur Attend, si tu nages dans les océans sans fin de la dark wave jusqu’aux rivages du rock indie, en passant par l’avant-garde, l’électro, le jazz, le punk et bien d’autres, comment gardes-tu cette homogénéité qui fait que si l’on peut être surpris à l’écoute, tout semble finalement parfaitement à sa place ? Peux-tu nous en dire plus sur ton processus de composition ?

Lors des recherches dont je parlais tout à l’heure et mon processus d’écoute active, il arrive que je trouve un élément qui m’intrigue – ce peut être le timbre d’un certain instrument, une technique de composition particulière, une idée ou une théorie sur le rythme ou la tonalité – et qui m’inspire pour aller plus loin. Je l’étudie. Je décide ensuite si je dois ou non l’essayer dans mon propre travail d’une manière ou d’une autre. L’envie d’essayer cette « nouvelle chose » peut me rester en tête pendant des mois ou des années. Puis, je prends un instrument en main et je joue quelque chose, simplement pour le plaisir de l’entendre – pour le plaisir du son. Lorsque je crée un son ou un motif qui me plaît, je m’en souviens et je le développe. Si je sens que le ton ou le motif pourrait bien s’intégrer dans un certain contexte, je continue à le suivre jusqu’à la fin. Cependant, je fais de mon mieux pour ne pas faire de pastiche, de parodie ou d’imitation de ce que je trouve. J’essaie seulement d’utiliser les éléments comme un outil pour développer mes propres compétences en tant qu’auteur. J’essaie de continuer à être moi-même, en élargissant seulement le bac à sable dans lequel je joue.

Je ne dirais pas que j’ai un processus de composition déterminé. En revanche, j’ai certainement développé un ensemble d’habitudes au fil des années.

Do Howe Harm, ton dernier album semble un peu moins relever de ce mélange impossible. Quand on regarde la liste des collaborateurs que vous avez eus sur ce dernier opus, comme David J. (Bauhaus) ou Nitzer Ebb, je ne peux m’empêcher de penser qu’Attend n’a été qu’une incursion lumineuse, et que vous revenez, bien que changé, à une musique plus brute. Est-ce le cas ? Ou bien, après la débauche d’Attend, vous êtes-vous mis à doser les choses davantage ?

Les circonstances dans lesquelles Attend a été créé étaient très particulières pour moi. Si j’avais toujours eu le temps et les ressources dont je disposais pour faire ce type d’album, tous les autres seraient probablement de grande envergure également. Mais, comme il est de plus en plus complexe de se consacrer à la musique en termes pratiques, il devient de plus en plus difficile pour moi, ou pour quiconque d’ailleurs, de créer ces énormes albums de près de trois heures. Ce que tu dis à propos de Do Owe Harm, ce retour à une forme de musique plus « brute » est probablement exacte. Do Owe Harm est certainement beaucoup plus court qu’Attend déjà !

Une autre raison pour laquelle je reviens à la production d’albums plus traditionnels est que je ne veux pas attendre des années entre les sorties pour tourner. De surcroît, il y a un fait simple, psychologique : il faut gérer une telle quantité d’enregistrements pour en rendre un, que cela en devient littéralement fou !

Sur le nouvel album que nous venons de terminer et qui sortira lorsque des projets de tournée à long terme seront de nouveau possibles (post-Covid-19), on constatera un retour aux sources en termes d’instrumentation – guitares, basse, batterie, chant et utilisation minimale de synthés –, même si, dans la composition de la musique, j’ai incorporé certains éléments, idées et techniques que j’ai appris en dehors du monde du rock et de la pop. J’espère que nos auditeurs prendront autant de plaisir à écouter l’album que j’en ai pris à le réaliser. En outre, sur le prochain album, le bassiste du groupe, Bradley Claborn, apparaît sur chaque chanson et a également participé au mixage final. Le fait de travailler plus directement avec lui sur ce prochain album m’a donné un sentiment d’enthousiasme et de curiosité renouvelé dont j’avais besoin depuis un certain temps. C’était un grand plaisir de travailler avec lui en tant que véritable partenaire créatif cette fois-ci. J’aurais aimé le faire plus souvent dans le passé.

La musique me semble plus immédiate sur certains morceaux, comme « I Have Tried Laughing », « Arrive a Leech » et d’autres encore, et d’autres morceaux me semblent plus expérimentaux (je pense notamment à « Fontanelle » ou « Hate Yourself Kind »). Cependant, nous gardons cette impression d’un grand ensemble. Est-ce dû aux instruments assez particuliers que tu sembles avoir utilisés pour composer l’album ? Pourquoi ces choix spécifiques ? Quelles étaient tes attentes ?

Cela me fait plaisir que tu ressentes cette cohésion générale dans l’album. Sur Do Owe Harm, j’ai essayé de limiter un peu ma palette d’instruments, surtout par rapport à Attend qui n’avait aucune limite. J’ai choisi de travailler uniquement avec des batteries acoustiques et électroniques, des basses frettées et non frettées, des guitares microtonales, des guitares standard, des guitares sans frettes, des synthétiseurs analogiques microtonaux et des voix. On entend plus ou moins les mêmes instruments dans chaque chanson. De surcroît, chaque morceau de musique a été composé en utilisant une division microtonale différente des intervalles. Aucune chanson de l’album n’a été écrite en utilisant les douze tons standards occidentaux. Il y a une chanson écrite en 15-EDO [N.D.L.R. : accordage spécifique qui divise l’octave en quinze hauteurs équidistantes]. Il y a une chanson qui utilise le système d’accord « Alpha » de Wendy Carlos [échelle alpha est une échelle musicale qui ne se répète pas en octave]. Il y a une chanson qui utilise le système d’accord Bohlen-Pierce [gamme qui n’est pas fondée sur la division de l’octave en plusieurs intervalles].

L’album continue ainsi tout au long de ses dix chansons, chaque chanson étant écrite en utilisant un système d’accordage / intervalle différent. Si tu as détecté un thème, alors tu as probablement compris intuitivement que quelque chose comme cela était sous-jacent dans la musique. Tu as de bonnes oreilles !

Propos recueillis par Grégory Pinaud-Plazanet

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