interview/Vesperland

Vesperland: William, William it was really nothing

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Après avoir mis en musique des poèmes de William Blake et d’Emily Dickinson, Vesperland revient cette année avec un bel album reprenant ceux de William Butler Yeats. Pour ma part, j’ai découvert Yeats en écoutant Hateful of Follow des Smiths. Le single William, William it was really nothing évoquant explicitement Yeats ainsi que Keats, je m’étais intéressé à ces deux poètes dont je n’avais jusqu’alors jamais entendu parlé. Je m’attelais donc à lire et relire certains de leurs recueils, notamment The Wild Swans at Coole inutile de dire que la mélancolie de ses poèmes m’ont touché et me touchent encore.

Le PdR : Tu reviens cette année avec un nouveau disque. Après William Blake et Emily Dickinson, c’est au tour d’un autre grand poète d’être au centre de ton projet : William Butler Yeats. Savais-tu que Yeats avait écrit sur les illustrations que Blake avait faites pour la Divine Comédie de Dante ou encore sur l’appel de Blake à notre imaginaire ? Est-ce ton travail sur Blake qui t’a mené à Yeats ou ce dernier était-il de toute façon sur ta route ? 

J’ai mis pas mal de temps avant de m’arrêter sur ces textes. Il n’y a pas forcement eu de lien entre eux dans ma démarche, mais comme tu le dis ce sont deux grands poètes, même s’ils sont relativement peu connus en France. Yeats a eu une vie bien remplie et son œuvre est vaste. Pour mon travail, je suis vraiment parti de textes que j’ai relevés petit à petit, ma démarche n’a pas vraiment été académique. La vision globale, s’il en est,  est venue au fil temps, à force de les lire, de les tourner dans tous les sens.

Le PdR : Mise à part ton infidélité avec Emily Dickinson, tu sembles avoir un attrait tout particulier pour le symbolisme en poésie Blake ayant fait partie, aux côtés de Shelley, des « nineties ». Est-ce un hasard ?

Je ne sais pas trop si on peut parler d’infidélité avec une personne décédée en 1886 (rires) . En tout cas, je fonctionne vraiment à l’instinct. Il me semble que j’aurais du mal à expliquer ce qui fait qu’un texte me touche. Je trouve une vraie singularité chez les auteurs que j’ai choisis, dans les textes que j’ai mis en musique, et il y a des liens, des passerelles entre eux, mais je ne cherche pas forcement à les analyser. 

Le PdR : Yeats s’était engagé dans une quête spirituelle et poétique de l’ultime vérité. S’il devait y en avoir une, quelle serait ta quête ?

Disons que j’essaie juste de faire du mieux possible ce que je fais. Au fil du temps apparaissent des difficultés, j’essaie de les surmonter comme je peux. Avec le recul, si j’ai l’impression d’avoir fait une musique sincère et représentative, que cela reflète où j’en étais au moment de l’enregistrement, c’est déjà bien.

Le PdR : Il y a un désir de cohérence et d’unité chez Yeats, cela te parle-t-il dans ta vie ?

Il faudrait préciser ce qu’on entend par là, c’est un vaste sujet. Plus généralement, je suis touché par la beauté des textes de Yeats, mais je n’en fais pas forcement un exemple à suivre, je fais un peu la part des choses entre l’homme et son œuvre, ou la partie que j’ai abordée.

Le PdR : Pourquoi ressentir le besoin de mettre en musique des poèmes qui dans leur essence même sont musicaux la poésie étant simplement la réunion du vers et de la musique, un « art symphonique » comme l’a dit Mallarmé ? La musique que tu poses sur les mots (ou bien est-ce l’inverse ?) devient-elle pour toi porteuse d’un sens venant appuyer les mots ?

Ce que je peux dire, c’est que lorsque j’ai fait le premier EP en 2011, j’ai ressenti ce besoin de manière forte et spontanée avec les textes de Blake. Par la suite, je me suis vraiment pris au jeu. Le processus créatif se fait vraiment par allers-retours. Certains textes imposent des intentions musicales, pour d’autres j’utilise des idées que j’ai sorties de mes blocs-notes. Je pense que la musique apporte un regard subjectif et aussi quelque-chose de notre  époque. C’est le reflet de ce que les textes m’évoquent ou de ce qui me touche en eux. Je suis fasciné par la résonance qu’ils peuvent avoir aujourd’hui encore, alors que certains ont été écrits il y a plus de cent ans.

Le PdR : En appréhendant le disque dans sa globalité, on ne peut que remarquer le choix des poèmes… 

Oui, dans l’œuvre de Yeats il y a beaucoup de textes sur l’Irlande et son folklore. Certains sont magnifiques, mais dans ce disque j’ai essayé de ne pas trop centrer les choses là-dessus.  Son regard sur le désarroi face à son  époque et le vieillissement m’ont beaucoup touché, c’est un peu un fil rouge.

Le PdR : As-tu mené ce dernier projet tout seul ou accompagné ?

Vraiment seul (rires), enfin… J’ai fait appel à des personnes de confiance pour la création visuelle et le mastering. J’ai également beaucoup échangé avec Bruno Cariou, du label Neômme, tout au long du processus. J’ai par contre travaillé seul pour ce qui est de la composition, des arrangements, de la prise de son et du mixage. C’est une envie que j’avais depuis longtemps. J’ai décidé de sauter le pas. Ce qui est vraiment agréable, c’est la sensation de liberté totale, le fait de ne pas avoir à débattre longuement de chaque choix artistique. Mais en même temps ça pose quelques problèmes : ce qui m’a semblé difficile, c’est d’avoir du recul et d’être lucide dans les choix, quand à tout instant tu peux revenir sur les étapes précédentes de production. Ça m’a aussi permis de mesurer l’importance du choix des personnes avec qui on décide de collaborer. 

Le PdR : Quelques titres touchent à la conscience que l’âge avance, notamment dans When You Are Old ou dans Sailing To Byzantium – j’aime d’ailleurs beaucoup ce que tu en as fait – qui traite de l’écart qui se creuse avec les nouvelles générations. Pourquoi avoir choisi ces thèmes ? Correspondent-ils à des interrogations que tu te poserais ou des constats que tu aurais faits par toi-même aujourd’hui ?

Oui, tout à fait. Ce sujet est à peu de choses près en filigrane dans presque tous les textes du disque. Je trouve que ces sujets, en plus d’être assez universels, ont une résonance très forte avec l’époque actuelle. Mais, surtout, je trouve que la manière dont Yeats les traite est vraiment magnifique.

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Le PdR : The Fascination of what’s difficult est très intéressant. Il remet en question la mouvance emportant la poésie vers le modernisme, ce qui lui enlève la joie de l’écriture. En quoi ce poème t’a-t-il parlé ? Est-ce son regard un peu perdu devant une époque en plein changement qui te renvoie aux temps que nous vivons actuellement ou est-ce un choix davantage fondé sur la musicalité même du poème ?

Les deux aspects sont très importants pour moi. Dans le texte, il évoque l’univers du théâtre dans lequel il était impliqué. La musicalité du poème m’a tout de suite parlé même s’il fait partie de ceux sur lesquels j’ai pris quelques libertés avec la prosodie.

(Ndr: « la prosodie est l’inflexion, le ton, la tonalité, l’intonation, l’accent, la modulation que nous donnons à notre expression orale, de manière à rendre nos émotions et intentions plus intelligibles à nos interlocuteurs », Wikipédia)

Le PdR : Dans ce projet, t’attaches-tu plus au fond ou à la forme ? En résumé, quel est ton point de bascule à la question : Vais-je mettre ce poème en musique ou pas ?

Je ne sais pas si on peut considérer qu’un de ces aspects est plus important que l’autre à mes yeux. Je fais une présélection de poèmes, une liste élargie, en quelque sorte. À cette étape, la forme est prépondérante. Par exemple, un texte trop long ou trop court risque d’être trop problématique pour moi à mettre en musique. Par la suite, j’essaie de faire en sorte que les ébauches de composition qui apparaissent se complémentent ou se répondent. À ce moment-là, je regarde plus le fond, ce que les poèmes racontent. 

Le PdR : Running to Paradise n’est pas le poème auquel on pense en premier lorsque l’on vient à Yeats. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? la beauté des mots choisis? son rythme ? ses thèmes (l’amour, la mort, le folklore irlandais et les mythes celtiques…) ?

Une des choses qui m’a plu dans ce texte, c’est qu’il a un versant social, la forme a été déterminante aussi bien-sûr, mais je l’ai surtout trouvé très beau.

Le PdR : Savais-tu que le poème Down by the Salley Gardens était déjà une réécriture d’un chant populaire irlandais : You Rumbling Boys of Pleasure ? Si oui, l’as-tu écouté ou as-tu décidé de ne pas le faire afin de ne pas être influencé ?

Il me semble que j’avais lu ça quelque part, en effet, mais je n’ai pas cherché à écouter de versions. En réalité, j’ai besoin de m’approprier les textes, de trouver un phrasé personnel dessus. Pour cette raison, je n’écoute pas trop les autres versions musicales quand il y en a, sinon j’ai du mal à m’en détacher par la suite.

Le PdR : Si l’on devait retenir un sentiment général de cet album, serait-ce la nostalgie, présente ou ressentie dans les textes mais également dans ta façon de les mettre en musique ?

C’est vrai qu’il peut y avoir un certain fatalisme ou une nostalgie dans les textes, mais dans la musique, je n’ai pas forcement cherché à les souligner. Certains morceaux sont même plutôt énergiques, voire lumineux, par rapport à ce que je fais d’habitude. Je crois que c’est à chacun de faire sa part du chemin pour apprécier une œuvre . Je veux dire par là que j’ai investi des émotions très personnelles et profondes dans la musique, mais que, au final, ce que les auditeurs en perçoivent leur appartient.

Propos recueillis par Greg Pinaud-Plazanet

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