Nirvana

Rock Cult : Nevermind – Nirvana

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Attention, chef d’œuvre. On va parler ici d’un des plus grands albums de tous les temps, tout genre de musiques confondus. Un album qui a marqué son époque si intensément qu’on continue à en parler près de 25 ans après sa sortie, dont la moitié des titres sont des hits, un album qui a révélé la scène grunge au monde entier, qui a amené sous les projecteurs trois musiciens dont deux sont régulièrement cités comme étant des influences majeures dans leurs domaines respectifs.

Prenons le temps d’expliquer les choses dans l’ordre. Au début des années 1990, le rock se cassait un peu la gueule. Les années 80 ont été un coup dur porté à la musique, et si la décennie n’est ni dénuée d’albums de qualité ou d’excellents groupes (INXS, U2, Dire Straits, Depeche Mode ou Guns N’Roses), le rock en lui même a perdu de sa superbe : la popularisation du glam rock et des sons  synthétiques, accompagnés du choix systématiques des radios à ne passer que les ballades des groupes de métal à l’antenne, ont éloigné le public de ce que le métal et le punk avaient amené au rock n’roll : une paire de couilles. Que l’on s’entende bien, je ne dis pas que le rock n’existait pas avant, mais simplement que depuis Led Zeppelin… Il nous manquait de la passion.

On a retrouvé cette passion chez Nirvana, tête de proue du mouvement grunge. Le grunge n’est pas qu’un mouvement musical, c’est une véritable culture née vers la fin des années 80 autour de la ville de Seattle. Il représentait alors une véritable alternative au rêve américain, pronant plutôt le rejet des règles, des conventions (je réalise du coup que ce n’est pas très grunge de parler de grunge). Ce mode de pensée s’est popularisé avec l’explosion de la musique grunge, à l’aide de groupes comme Soundgarden, Pearl Jam, Alice in Chains, et bien évidemment Nirvana (pour ne citer que le Big Four du grunge). Musicalement, le grunge c’est beaucoup de bruit (comme le punk) mais qui ressemble à de la musique (pas comme le punk), avec des parties très rythmiques (comme le métal) et de rares solos (pas comme le métal).

Nirvana,  en 1991, commence enfin à sortir de la période de galère qui a entouré ses débuts : leur premier album Bleach (sorti en 1989) commence enfin à rencontrer le succès qu’il mérite à travers les USA et l’Europe, et même si les conditions de la tournée effectuée par le groupe ont été particulièrement déplorables, l’osmose semble enfin présente dans le line-up. Car si Kurt Cobain (chanteur-guitariste, auteur principal) et Krist Novoselic (bassiste, le « grand oublié » du trio) se connaissent depuis plusieurs années et s’entendent très bien, le batteur du groupe, Chad Channing peine à y trouver sa place. Cobain l’empêche d’être vraiment impliqué dans le processus de composition des titres, car il est insatisfait (et ne le cache pas) du jeu de batterie de Channing, qui finira par claquer la porte après une session d’enregistrements infructueuse, en avril 1990.

Le groupe essaie quelques batteurs de substitution, et finit par trouver Dave Grohl lors d’un concert de Scream, groupe de punk hardcore. Son jeu puissant impressionne Cobain et Novoselic, qui finiront par lui demander de rejoindre Nirvana.

Le groupe, ayant signé sur le label DGC Records également producteur des Sonic Youth, référence musicale du groupe, se voit suggérer de continuer l’enregistrement du disque dans un autre studio avec un autre producteur, en raison du retard qu’ils ont pris à cause du changement de batteur. Nirvana continue d’accorder sa confiance à Butch Vig, dont ils apprécient le travail et le « son puissant ». Le groupe part donc enregistrer aux studios Sound City (sur lesquels Dave Grohl tournera un documentaire 20 ans plus tard), à Los Angeles. Les enregistrements se passent dans une bonne ambiance, qui se gâte un peu lors du mixage. En effet, le groupe n’est pas satisfait des premiers rendus et engage un autre mixeur: Andy Wallace. Si son travail est apprécié par Nirvana pendant les sessions de mixage, le groupe se déclarera peu satisfait lors de la commercialisation de Nevermind.

DGC Records prévoit un succès d’envergure correcte, basé sur la popularité et l’intérêt qu’à suscité le groupe lors de sa précédente tournée, et prévoit environ 250 000 ventes, principalement au nord ouest des USA, ainsi qu’au Royaume Uni. L’album se vendra à plus de 30 millions d’exemplaires…

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Dans les titres de l’album, on retrouve évidemment Smells Like Teen Spirit en première position, hymne de la génération X, hit des hits du rock à qui on ouvrira grand les portes du panthéon des chansons cultes. Tout a déjà été dit sur ce morceau, des anecdotes croustillantes aux détails de sa composition (par les trois membres du groupe, fait assez rare) en passant par sa production. Le nom de la chanson vient d’une sombre histoire de graffiti et de déodorant. Cobain finira par ne plus supporter de jouer cette chanson en concert tant elle monopolisait les oreilles du public, ils l’accéléraient donc comme si le morceau devenait un « mauvais moment à passer ». Cette chanson est pourtant un cas d’école en matière de composition, avec une intro puissante, des couplets mystérieux, des montées entêtantes au niveau des pré-refrains – hello, hello, how low – conduisant au refrain explosif.

La durée de la chanson (5 minutes, par rapport aux 3:30 de moyenne du reste de l’album), sa poésie torturée, servie par la voix éraillée de Cobain, la basse méthodique de Novoselic et la batterie qui déglingue sa race de Grohl (le type dont la puissance de frappe est comparée à Keith Moon et John Bonham quand même…), et les looks de gamins qui ont vieilli trop vite des trois musiciens deviennent instantanément cultes, en particulier Cobain, qui véhicule dès lors l’image d’un équilibriste défoncé, avançant sur la corde raide avec son seul amour pour la musique, vomissant sa rage et sa frustration en éclatant les cordes de sa guitare. Des milliers de jeunes se reconnaîtront en lui, et sa passion influencera des caisses d’artistes, autant par son jeu que par son style.

En fait, on peut artificiellement diviser l’album en deux parties : la première (jusqu’à Polly, piste 6) contient presque tous les singles extraits de l’album, la seconde est moins connue du grand public mais n’en est pas moins interessante. Parmi ces tubes, on peut trouver Come as you are, autre hit instantané avec un son de guitare utilisant une tonalité basse, et un son singulier qui donne une touche « aqueuse » à la mélodie principale. Un visuel auquel s’est lié le clip dans lequel on retrouve plein de cascades, de flingues et de bébés dans la piscine, et tout un tas d’autres trucs cools.

On a aussi Lithium, où Cobain n’a peut être pas eu la plus grande inspiration créatrice de sa vie lors de l’écriture du refrain – yéyéyééééé. Hmmm… – mais le thème est lui très altruiste : le chanteur y aborde la religion et sa compréhension de la nécessité de la croyance pour certaines personnes. D’ailleurs, le titre Lithium vient de la phrase de Karl Marx : « la religion est l’opium du peuple ».

Breed (4ème position) est une chanson faite pour être vécue en live. A l’instar de Territorial Pissings, cette chanson est plus violente, plus courte, plus punk, et selon les dires de Kurt Cobain pouvait faire rentrer le public en transe, comparant la chanson à une expérience primale réveillant les instincts animaux du public.

Dans un style bien différent, on a la 6ème chanson, Polly, qui est un titre entièrement enregistré en acoustique. Durant toute la chanson on n’entend que la voix et la guitare (sans distorsion), et un coup de cymbale qui a été enregistré non pas par Dave Grohl, mais bien par Chad Channing à l’époque où celui-ci faisait encore partie du groupe.

Territorial Pissings, à l’instar de Breed est une chanson complètement rentre dedans, courte, énergique, explosive, ponctuée de punchlines extraordinaires, dont les fameuses :
Never met a wise man, if so it’s a woman (Je n’ai jamais rencontré d’homme sage, et lorsque ce fut le cas, c’était une femme)
When I was an alien, cultures weren’t opinions (Quand j’étais étranger, les cultures n’étaient pas des opinions)
et la géniale : Just because you’re paranoid, don’t mean they’re not after you (C’est pas parce que t’es parano que cela veut dire qu’ils ne sont pas après toi!).

On arrive ensuite à Drain you, qui possède un certain côté (côté certain?) psychédélique, notamment lors du pont au milieu de chanson. Pas moins de cinq voix de guitare distordues ont été enregistrées pour cette chanson, plus que sur n’importe quelle autre chanson de NevermindLounge Act est une chanson un peu moins intéressante, moins puissante que le reste de l’album, mais on note beaucoup de similarité entre cette chanson et ce qui sera la base d’un autre super groupe de rock qui verra le jour quelques années plus tard : les Foo Fighters, créés par… Dave Grohl. Écoutez leur premier album éponyme et Drain you, c’est assez flagrant.

Stay away parie sur une mise en avant de la basse pour la mélodie, et laisse Cobain s’égosiller sur les refrains (STAY AWAY!) en critiquant la conformité à laquelle les gens se laissent aller trop instinctivement, et en montrant sa volonté de refuser d’être assimilé à eux, une idée qu’on retrouve souvent chez le leader de Nirvana qui avait déclaré lors d’une interview « les gens ne me comprenaient pas parce que j’étais différent d’eux, moi je ne comprenais pas qu’ils soient tous pareil. »

L’antépénultième chanson s’intitule On a plain, et c’est un des rares morceaux où Nirvana utilise ces deux éléments : l’accordage en drop, et les chœurs. Un accordage en drop, ici en D (Ré), consiste à accorder la sixième corde (habituellement une Mi grave) une note en dessous, en Ré (salut Nickelback, Queens of the Stone Age et autres groupes qui pourrissez l’apprentissage de vos chansons avec vos drops à la con), afin d’avoir des sonorités plus lourdes. On entend également des chœurs sur le refrain, qui donnent un petit coté plus pop et pas dégueu, qui servent de transition vers la dernière chanson du disque.

Something in the way clôt Nevermind de manière très douce. Ça parle d’un type qui vit sous un pont, qui mange des poissons (c’est pas grave, ils n’ont pas de sentiments). Il y a peu de batterie et de basse, MAIS il y a un violoncelle. L’enregistrement de ce titre fût assez particulier, car il résulte d’une juxtaposition progressive correspondant aux étapes de composition. Cobain l’a écrite puis jouée devant leur producteur, Butch Vig, qui, impressionné, lui demanda de la rejouer de la même manière, cette fois devant du matériel d’enregistrement. Ensuite s’ajoutèrent Novoselic et Grohl (qui eut du mal à ne pas mettre de la batterie partout), puis un violoncelle (le fameux, joué par Kirk Canning) qui eut du mal à s’accorder sur la piste de Cobain.

De gauche à droite : Dave Grohl, Kurt Cobain, Krist Novoselic

De gauche à droite : Dave Grohl, Kurt Cobain, Krist Novoselic

Si Nevermind a balayé le monde de la musique (et celui du rock en particulier), c’est en grande partie grâce au sentiment d’honnêteté que le groupe véhiculait. Au placard la technique, les belles fringues et les belles gueules : on est tout moches chez Nirvana. On a le cheveu long, des gueules de junkies, des chemises à carreaux immondes, mais on a des tripes et l’envie. Kurt Cobain fait passer son message sur le monde, la vie et les gens, en se foutant de la manière dont ces mêmes gens vont réagir. A t-on déjà vu un mec jouer de son instrument avec deux doigts et inspirer autant de musiciens pour faire vivre sa vision de la musique ? (si vous pensez à Django Reinhardt, vous avez un sens de l’humour foireux).
Au kitsch, on répond par une absence d’artifices et de théâtralité totale. Pas besoin de solo extravagants (même Dave Grohl bride son jeu de batterie, pourtant redoutable, pour délivrer des beats ravageurs de puissance et de simplicité), pas de construction de morceaux improbable, tout est dans l’intention.

La suite, on la connaît : triomphe international, sortie de In Utero en 1993 (leur chant du cygne), puis suicide de Kurt Cobain en avril 1994. Dave Grohl partira fonder les Foo Fighters et continuera en grande pompe son bonhomme de chemin sur la voie du rock, pendant que Krist Novoselic enchaînera plus discrètement les collaborations musicales, à la manière d’un John Paul Jones.

Est-ce qu’on vous recommande Nevermind ? Bien sûr. Est-ce qu’on vous recommande Nirvana ? Évidemment. Et d’ailleurs nombre d’entre vous ne nous ont pas attendu pour cela, mais même à ceux qui connaissent, reposez donc vos oreilles dessus rien que pour expérimenter ce qui a changé notre vision de la musique il y a maintenant presque un quart de siècle.

Here we are now, entertain us.

Baptiste Chausson

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