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Karen Carpenter, l’icône qui ne voulait pas être une icône

Sorti en septembre dernier, « La disparition de Karen Carpenter » narre l’histoire de cette idole des seventies, à la carrière prometteuse et à la voix suave et sucrée, mais qui s’est consumée à cause de l’anorexie. Entretien avec Clovis Goux, journaliste auteur de cette enquête fouillée au coeur de l’Amérique de la classe moyenne, coincée entre une utopie hippie et des valeurs traditionnelles.

Karen Carpenter en 1973 / © Billboard Publications Inc

Le livre de Clovis Goux est à la fois terrifiant et absolument indispensable. Terrifiant car il raconte, en 132 pages l’aventure des Carpenters, un groupe qui a atteint la perfection musicale, et les 100 millions d’albums vendus, avant de se crasher en gobant des médicaments. Quaalude pour l’un, Dulcolax pour l’autre. Terrifiant car il raconte aussi la fin des illusions, d’une époque ou on pensait vraiment qu’on allait changer le monde, mais c’était avant la guerre du Vietnam et la présidence de Nixon. Terrifiant également, car il raconte l’histoire d’une femme dont la célébrité a brulé les ailes.

« La disparition de Karen Carpenter » est aussi absolument indispensable car Clovis Goux détaille a la perfection la vie de Karen, jeune fille d’Harold et Agnès Carpenter, qui s’installe en 1963 en Californie pour y espérer « gravir les échelons du monde ». Karen Carpenter, on le comprend en lisant le livre, est une fille de la « middle class » américaine, dont on ne sait pas vraiment ce qu’elle souhaitait faire de sa vie. Elle suivra son frère pour y faire de la musique, mais pas du piano. Elle choisira la batterie. Progressivement, elle deviendra une icone, mais comme toutes les icônes, elle sera ravagée. Ravagée par les réflexions d’un frère qui blaguera sur son poids, qui voudra être introduit en premier sur scène, mais aussi par les centaines, voir les milliers de cachets ingérés pour perdre du poids. Le 4 février 1983, il y a 35 ans, elle tombera, victime d’une crise cardiaque. Dans « La disparition de Karen Carpenter » se bouscule Charles Manson, Richard Nixon, Sissi l’impératrice ou encore Dennis Wilson. Un magnifique effort de documentation de la part de son auteur, Clovis Goux, journaliste indépendant et co-fondateur du label de musique Dirty.

Le Peuple du Rock : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à la vie de Karen Carpenter ? D’ailleurs, vous souvenez-vous de la première fois que vous avez écouté les Carpenters ? 

Clovis Goux : J’ai découvert les Carpenters au tout début des années 90. Je me souviens très bien d’un copain me faisant écouter pour la première fois leur reprise de Ticket to Ride des Beatles. ça ne ressemblait pas du tout à ce que j’écoutais à l’époque (Jesus & Mary Chain, The Smiths etc…), mais j’ai tout de suite adoré la langueur et la sophistication des arrangements de Richard et la voix de Karen qui, dans le registre des divas pop, est exceptionnelle: c’est la seule à mon sens qui parvient par la subtilité de ses interprétations à donner une dimension vraiment tragique à la perfection.

C’est une chanteuse touchée par la grâce, mais je ne connaissais pas son histoire avant d’écouter Tunic de Sonic Youth (sur leur album Goo) qui raconte l’arrivée de Karen au paradis après son décès du à l’anorexie. Dans le décalage entre l’image lisse et aseptisée de ces enfants des classes moyennes américaines de années 70 et la réalité, assez sidérante, de l’anorexie, il y avait un mystère que j’ai voulu explorer avec ce livre. C’était aussi une manière pour moi de revenir aux années 70, qui sont mes années de petite enfance et une époque de transition où l’on fait le deuil des utopies des sixties tout en anticipant le matérialisme des eighties et notre culture de la célébrité. Pour moi le destin tragique de Karen était le révélateur de cette histoire là.

PdR : Qui est le vrai responsable de la descente aux enfers de Karen ? Est-ce son frère ? C’est lui qui l’a fait prendre la lumière, c’est lui qui l’emmène dans sa carrière. Elle n’avait pas vraiment rêvé de cette carrière de chanteuse ?

C.G. : Je pense que toute la famille Carpenter s’est voilée la face, n’a pas voulu voir l’évidence : Karen était malade et allait mourir si elle ne se soignait pas. Selon moi, la responsabilité de Richard est indirecte car ils ont tous les deux été victimes de la célébrité. Lui a réussi à s’en sortir mais pas sa soeur. Il ne faut pas oublié que Karen était fasciné par son frère et que c’est elle qui l’a suivi dans l’aventure des Carpenters. Richard était considéré comme un génie par sa famille, il était programmé au succès alors que le vrai miracle dans cette histoire, c’est la talent inné de Karen, sa voix incroyable. Son frère a eu l’intelligence de la mettre en avant, mais Karen n’était pas prête a devenir une rock star, un rôle qu’elle n’a jamais désiré, si ce n’est pour faire plaisir à son frère. Sa seule manière d’éprouver sa liberté, de créer un espace qui n’appartient qu’à elle, ça a malheureusement été l’anorexie.

« Karen n’était pas prête a devenir une rock star, un rôle qu’elle n’a jamais désiré, si ce n’est pour faire plaisir à son frère. »

PdR : Aux Etats-Unis, après son histoire, est-ce que l’anorexie reste encore un tabou aujourd’hui ? 

C.G. :  Non je ne pense pas que l’anorexie soit encore un tabou. Les Etats-Unis ont cette faculté de transformer les tragédies en des symboles qui servent à mieux communiquer sur certains fléaux. Il en va ainsi de Karen Carpenter et de l’anorexie. C’était une énorme star aux Etats-Unis et sa mort a été un choc à l’époque qui a permis de parler ouvertement de l’anorexie comme d’une maladie mentale pouvant toucher tout le monde et pas seulement les adolescentes.

PdR : Pour en terminer sur l’incroyable Karen Carpenter, elle avait sa voix formidable, mais aussi un talent inné pour la batterie. Elle était la seule d’ailleurs à chanter et jouer de la batterie…

C.G. : Oui et d’ailleurs elle avait été élue meilleur batteuse de l’année par Playboy en 1975 devant John Bonham et Keith Moon. Il parait qu’ils étaient furax.

Photo sous copyright

PdR : Votre livre est très bien documenté, et surtout, il replace l’histoire du groupe dans l’Amérique des années 60 et 70. Les Carpenters, ce sont le groupe de la classe moyenne, avec moins de rebellion que les icones punks ou psychédéliques de l’époque. Ils ont même rencontré Richard Nixon, vous développez cette rencontre et son symbolisme dans un chapitre. Ils se sont fait instrumentalisés par lui selon vous ? 

C.G. : Je ne pense pas que Nixon ait spécialement instrumentalisé les Carpenters. Tous les présidents font ça. C’était juste le bon groupe au bon moment pour appuyer son message de retour aux valeurs traditionnelles américaines. Il y avait un véritable effet miroir entre la politique de Nixon et la musique des Carpenters. Ils en ont profité de chaque coté.

Mais il ne faut pas oublier que le retour à l’ordre est général en musique à cette époque: après l’explosion psychédélique de la fin des sixties, Dylan, les Beatles, Neil Young et l’ensemble des bardes du Laurel Canyon opèrent tous, au début des années 70, un retour au racines, à la terre, à une certaine idée de l’authenticité qu’on retrouverait selon eux en faisant pousser des légumes dans son jardin ou en reprenant des standards du folklore traditionnel.

Ce qui est curieux c’est que le mouvement punk qui arrive plus tard vers 76-77 et qu’on considère généralement comme révolutionnaire, va dans le même sens à mon avis: en s’insurgeant contre l’érudition pompeuse et démonstrative du prog rock, qui pour le coup jouaient vraiment avec les règles, ils prônaient un retour au primitivisme du rock, à la sauvagerie du garage. La vraie révolution du punk pour moi c’est l’éloge du Do it Yourself qui pour le coup était un vrai message politique. Et il est amusant de voir que ce qu’on nomme désormais le Post Punk a quand même beaucoup de points de convergence avec le psychédélisme, le prog rock et le krautrock, avec tous ces « satanés » hippies…

PdR : Musicalement, quoi retenir des Carpenters ? En fait, leur album magistral (qui est aussi mon préféré), « Close to You » n’a jamais vraiment été égalé ensuite ?

C.G. : La carrière des Carpenters  commence en effet très fort pour s’achever un peu dans les limbes. Mais il y a des perles un peu partout, il suffit de chercher. Leur pic artistique reste pour moi leur album Goodbye to love qui est à la fois hyper sophistiqué et assez expérimental (au sens carpenterien du terme, on se comprend).

PdR : Et puisque vous en parlez, quelle est votre chanson préférée des Carpenters ? 

C.G. : Question difficile. Mais je dirais Tryin’ to get the feeling again, un inédit de l’album Horizon publié en 1995 à l’occasion d’une compilation. Qu’on ait écarté à l’époque une telle chanson reste une mystère total pour moi.

PdR : Enfin, que reste-t-il de Karen Carpenter aujourd’hui ?

CG : Ses disques, sa voix, son destin et sans doute une certaine transmission dans la culture populaire. Des chanteuses comme Adèle ou Céline Dion l’ont sans doute beaucoup écouté. Sans d’ailleurs jamais chercher à l’égaler car sa grâce reste unique.

Propos recueillis par Mickaël Chailloux 

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