Hill Hidden Hounds

Groupes amateurs : espoirs ou naufragés du rock ? (Episode 2)

Dans le précédent épisode, j’avais rencontré François et Hugo d’Obsolete Radio. Aujourd’hui, c’est avec Julien, musicien un peu plus expérimenté, que j’échange sur l’expérience des groupes amateurs et sur le sujet passionnant qu’est la musique.

Le rock bestial de Hill Hidden Hounds

Julien est le bassiste du groupe de grunge Hill Hidden Hounds (dit HHH) formé avec son frère Nathan, à la guitare et au chant lead, et avec leur ami Victor à la batterie. A 27 ans, l’âge maudit du rock, il a choisi de consacrer sa vie à ses groupes et à la musique. HHH, un groupe un peu famille donc, est un trio de piles électriques résolument rock. Leur musique, difficile à qualifier, relève d’influences variées et très différentes. On entend clairement que ces jeunes, qui ont la vingtaine, ont écouté à l’époque ingrate de l’adolescence, des groupes de «skate punk rock» comme Blink 182The Offspring, tout en s’intéressant aux racines du rock.
Sur scène, sans foi ni loi, ils s’amusent comme des fous, pour le plaisir de nos oreilles. Porte-parole du groupe HHH pour l’occasion, Julien raconte l’histoire de la formation et aussi un peu celle d’Alabasterds, son deuxième groupe dans lequel il chante et joue de la guitare. Fort de sa maturité, il répond aux questions avec un point de vue atypique et réfléchi, qu’on ne retrouve que chez les jeunes de plus de 25 ans.

1926775_10203487690217210_980377431_n

Le Peuple du Rock : Depuis combien de temps fais-tu de la musique ?

Julien : Cela fait plus de 10 ans. J’ai eu un paquet de groupes depuis. Une quinzaine à peu près. Ils ont tous splités quand il fallait passer à la vitesse supérieure. Moi, je suis musicien à plein temps et les choix d’avenir divergeaient toujours. Pour eux c’était un passe-temps.

PdR : Tu fais de la guitare dans un deuxième groupe qui s’appelle Alabasterds, tu peux m’en dire quelques mots ?

J: Alabasterds, c’est plus récent encore que HHH. J’ai rencontré Roch, le batteur dans une école de musique et on a décidé de monter un projet nineties, avec une musique un peu garage. Il connaissait Clément à la basse et cela va faire un an qu’on joue ensemble. On a commencé à enregistrer au mois de janvier 2013 et on fait des concerts dans toute la région.

PdR : Revenons à Hill Hidden Hounds, dit HHH. Quel est votre parcours ?

J : Avec mon frère Nathan, on a joué dans groupe qui s’est arrêté en 2011. Après ça, Nathan voulait reformer un groupe, et surtout écrire ses propres compositions. Du coup, il a appelé son pote, Victor à la batterie. A la base, on était quatre mais le quatrième membre avec ses études, ne pouvait pas se consacrer entièrement au groupe. La formation finale date donc de février 2012. On a commencé à répéter dans un des studios de répétition à l’Asso Live, une association qui organise des évènements culturels et s’occupe également d’une salle de concert qui s’appelle le Bar Live à Roubaix. L‘Asso Live organisait aussi un tremplin, Lascars Academy, qui permettait aux gagnants de suivre un accompagnement pendant un an. On y a participé et on a été retenu. Cet accompagnement a commencé en mars 2012 et nous a permis d’être confrontés à des professionnels, de découvrir le côté technique, et de se faire des contacts. Aujourd’hui, on travaille encore avec des personnes qu’on a rencontrées là-bas. En ce moment, on compose beaucoup et on tourne depuis un an dans la région.

PdR : Comment définirais-tu votre style de musique et vos influences ?

J : Nathan a qualifié notre musique de « deep wood rock ». Tout le visuel du groupe repose sur un aspect bestial et animal. C’est un rock sauvage. Il a préféré inventer un style qui nous correspondait plutôt que nous poser une étiquette. Mais sinon, nos influences c’est Wolfmother, Whites Stripes, Nirvana, Rage Against The Machine, QOTSA. Beaucoup de grunge et de rock stonien en fin de compte.

PdR : L’objectif du groupe est-il à la professionnalisation ? Est-ce un choix de carrière ?

J : Oui carrément. A court terme le projet c’est de tourner. Personnellement, je voudrais faire quelques dates en Angleterre, en Belgique ainsi qu’en Allemagne. Ensuite, on compte enregistrer quelque chose de plus professionnel, parce que pour l’instant c’était vraiment du « homemade ». A long terme, ce serait de produire un vrai album. Quelque chose de vraiment cohérent. On veux jouer ce qu’on aime surtout et aboutir à quelque chose de concret. Personellement, je veux vraiment vivre de ma musique. Et je pense que c’est aussi le choix de Nathan et de Victor. De même pour Alabasterds. Le rêve c’est de passer la moitié de l’année à tourner et l’autre à écrire.

PdR : Quel est votre démarche de visibilité ?

J : D’abord, on ne fait pas de tremplin. On a vécu une mauvaise expérience parce qu’on était encore trop amateur, et les organisateurs étaient vraiment très exigeants. Nous étions venus dans l’optique d’apprendre en même temps. Ensuite, il y a évidemment les réseaux sociaux. On utilise Facebook, sauf qu’on ne veut surtout pas harceler les gens, polluer leur time-line comme on dit. C’est un bon moyen de faire de la pub, mais on ne veut pas tomber dans la surexposition virtuelle. On se fait de la promotion raisonnablement. Les gens sont trop assaillis par la publicité, et on refuse de les spammer.

PdR : Qu’est-ce qui est important d’après toi, pour avancer dans le milieu de la musique ?

J : Le réseau de relation. C’est super important. Sans réseau t’es mort. Cela permet de trouver des dates, des concerts mais pas que. Rien que pour l’enregistrement en Janvier c’est grâce à des contacts qu’on a pu bénéficier d’un studio. Il faut être franc et sympa avec les gens, rencontrer des groupes pour faire fluctuer son répertoire. L’échange et les rencontres sont primordiaux.

« Jouer la musique que j’aime »

PdR : Comment vois-tu l’industrie de la musique à l’heure actuelle ?

J : Je pense que Nathan est un peu du même avis que moi sur cette question. Mise à part le fait que le but premier est de faire du profit. Pour moi, le principal problème de l’industrie de la musique c’est l’aspect éphémère des groupes et des artistes. Il y en a énormément qui ne sortent qu’un tube ou qu’un album. Ils font sensation pendant un ou deux ans et tombent dans l’oubli. Ce qu’ils produisent n’a pas de fond. Les chanteurs célèbres aujourd’hui sont si peu durables car ils ne creusent pas dans les origines de la musique, ils n’ont aucune connaissance des influences passées et cela s’entend dans la piètre qualité de leur musique.

PdR : La difficulté de percer dans le monde de la musique pour les groupes amateurs, est-ce une vérité ?

J : C’est une vérité dans le sens où les gens d’abord ne se déplacent plus aux concerts. Aujourd’hui, ils sont habitués à consommer tout, tout de suite. Ils veulent un produit fini de très bonne qualité, très lisse et très propre, auto-tuné si possible. Rien à voir avec le son des Sex Pistols  qui à leur début branchaient un micro et un ampli, en poussant les boutons au maximum. Et puis, les professionnels de la musique sont devenus très exigeants. Par exemple, avec un ancien groupe, on avait postulé pour un concert dans une petite salle qui favorise les jeunes groupes. Dans la foulée, on nous a demandé par mail, d’envoyer une vidéo HD, et une maquette. Moi, je veux bien, mais c’est pas forcément gratuit tout ça ! Le problème avec ces structures qui se disent capables d’accueillir des amateurs, c’est qu’ils réclament du travail de pro. Ils veulent encourager les groupes qui démarrent, mais avec un tel niveau d’exigence, que ce sont les pros qui jouent dans leurs salles, finalement. En gros, il y a la scène amateur, la scène pro, et nous qui sommes plutôt confirmés, on est niqué !

PdR : Est-ce que le public, en général, a changé ?

J : Le public a peut-être un peu changé mais c’est plus le nombre de personnes qui s‘intéressent qui diminuent. Les gens sont de moins en moins curieux. Autour de moi, j’en connais très peu qui vont prendre du temps pour découvrir des choses nouvelles, ou des groupes inconnus mais bourrés de talent. Avec mon pote Clément, on passe notre temps à fureter dans des concerts et dès fois on tombe sur des mecs tellement talentueux, tu te prends une claque ! Malgré tout, je pense que le public est en train d’évoluer parce qu’on voit de plus en plus de gens qui n’ont pas du tout une tête à écouter notre style de musique, qui viennent à nos concerts et qui nous disent « Wouah ! C’est génial ce que vous faites !» Une fois, avec Alabasterds, on a joué pour un repas de fin de saison, devant un public très diversifié et on s’est dit : «On va leur explosé les  tympans à ces gens !» Et en fait pas du tout, ils ont tous adoré et ils en ont redemandé ! Pour une certaine partie du public, je crois qu’il y a un certain ras-le-bol autour de la musique des radios commerciales. Je suis persuadé que les gens vont finir par revenir aux concerts.

1974605_10203487328808175_1621126778_n

PdR : Qu’est-ce que tu penses que l’industrie de musicale d’aujourd’hui ?

J : Elle est en total décalage avec ce qui se passe dans la réalité. J’ai rien contre Lady Gaga, ou Rihanna, mais ils sont encore dans l’ancien schéma : ils regardent les ventes d’album, les nombres de like sur Facebook… Ils ont une vieille vision de la musique. Les chiffres ne veulent plus rien dire. Les charts, c’est complètement ridicule ! Aujourd’hui tout est dématérialisé avec internet. Ce n’est pas parce qu’ un artiste vend 300 000 albums qu’il a touché 300 000 personnes… Il en peut-être touché cent fois plus. Une majeure partie de la population n’achète plus d’albums, d’abord parce qu’elle n’a plus les moyens, et surtout parce qu’elle y a accès gratuitement sur internet. Se baser sur des ventes, c’est se tirer une balle dans le pied.

PdR : Est-ce que le rock est en train de mourir avec ses légendes, comme Lou Reed récemment ?

J : Il y aura toujours du rock, parce au-delà du style musical c’est une façon de dire «Merde». Amener une batterie dans son garage et jouer super fort avec des potes, c’est une forme de rébellion. Le rock n’est pas mort, il a juste évolué. Il est parti du blues, et il n’a pas cessé de changer : dans les années 60 et 70 avec les hippies, puis avec les punk partir de 75… Le rock c’est une succession de mutation et de révolte. Nirvana et le grunge c’était une manière d’envoyer balader les groupes de glam rock des années 80, qui faisaient plus dans le look que dans la musique !

PdR : Mais aujourd’hui, il n’y aura plus rien de nouveau dans le rock, on a fait le tour…

J : Bah, si on observe bien, il n’y a jamais rien eu de nouveau. La base, c’est le blues, après, Jimi Hendrix a joué du blues très fort et d’une manière différente, Led Zeppelin a fait du hard blues, un peu pareil… Puis la période punk, ce n’était que quatre accords : les punks se sont juste dit : «Tiens, je vais jouer plus vite et plus fort». Rien n’est nouveau dans la musique dans le sens où on ne peut pas inventer de nouvelles notes. Ce qui est nouveau, c’est d’amener des ambiances, de faire ressentir des choses inconnues aux gens, de leur faire découvrir des sensations inédites.

PdR : Avant le rock était le reflet de la jeune génération, de la jeunesse. Est-ce encore le cas de nos jours, d’après toi ?

J : C’est dur de définir ce que t’appelles la jeune génération. Si je devais la définir, ce serait des ados qui sont accrochés à leur portable, qui passent leur temps à se prendre en photo. C’est une jeunesse très narcissique et très nombriliste qui ne ressemble pas du tout à l’état d’esprit du rock. C’est intéressant de voir qu’une partie de cette jeunesse envoie chier tout ça : ils fondent des groupes, écoutent des styles de musique qu’on n’entend plus à la radio…

PdR : Peut-on toujours qualifier de «rock», la musique des groupes de rock d’aujourd’hui ?

J : Si je me base sur ce que j’écoute, il n’y a plus de vision artistique. Dans la tête des mecs qui font du rock, c’est réussite, fans et argent. Il n’y a plus l’envie d’évoluer artistiquement, de changer de son, d’essayer des nouvelles choses. Après on se retrouve avec des groupes qui sonnent tous pareils et font une musique très froide et très aseptisée. Par exemple, j’étais un très grand fan d’Arcade Fire jusqu’à leur dernier album, Reflektor. Au début des années 2000, j’adorais ce que faisaient The Raconteurs, Whites Stripes, ou encore The Black Keys. A l’époque ils ne se sont pas pris la tête, ils ont joué ce qu’ils voulaient jouer et c’est tout. Ils s’en foutaient de suivre la mode. Je pense que nous, les groupes amateurs, comme HHH, on recherche cette mentalité, et un son plus brut. Le plus marrant, c’est que le public adore ! Après des concerts, des gens sont venus nous voir en disant : «C’est super ce que vous faites ! On entend ça nulle part ailleurs !» Et j’ai envie de leur répondre que je fais juste ce que j’aime.

PdR : D’après toi, le rock est-il devenu une science ?

J : Dans les années 90, un bouquin qui s’appelait «How To Make a Good Song» a été publié. C’était un pavé de 500 pages qui expliquait comment écrire une chanson. Le problème c’est que les gens veulent trop analyser la musique et cherchent trop à vouloir mettre des mots dessus. Dans ce sens là, oui, le rock va devenir une science réservée à des experts. Je pense que le rock n’est plus autant accessible qu’avant. Pour découvrir des choses, il faut s’intéresser un minimum au rock, participer à des concerts. C’est dommage parce que le public peut être, étonnamment, très réceptif. Et je l’ai vécu lors de certains concerts.

PdR : Quels sont les projets de Hill Hidden Hounds pour 2014 ?

J : Pas mal de choses sont prévues pour cette année. Nous bossons en ce moment même sur de nouveaux morceaux et retravaillons ceux déjà établis pour les prestations live. Nous nous préparons pour l’enregistrement studio d’un quatre titres vers la période de mai/juin afin d’avoir quelque chose de réfléchi et travaillé pour la rentrée de septembre. Nous allons aussi organiser une tournée en Belgique, si possible en Allemagne et dans d’autres régions de France. Jusque là, nous préparons tout ce qui doit être fait en amont, la communication graphique,  la scénographie… Des semaines bien chargées donc.

Julien n’est pas pessimiste, juste rationnel. Son avis est juste, précis et avoir un tel regard sur le monde de la musique ne peut qu’être bénéfique pour son groupe. HHH, comme beaucoup de groupes amateurs, possède une âme forte qui transparaît grandement dans sa musique. On entend que ces jeunes musiciens font avant tout ce qu’ils aiment et c’est peut-être là, le secret de la bonne musique : la sincérité. Le reste, c’est du superflu.

Vous pouvez les écouter sur bandcamp ici.
Vous pouvez les suivre sur leur page Facebook ou sur leur site.

Propos recueillis par Juliette Geenens

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s