Dans le rétro

The Harder They Come – Jimmy Cliff, célèbre criminel et célèbre chanteur, naît aux yeux du monde

Cinéma et Musique ont toujours peu ou prou cohabité, souvent pour le meilleur, parfois pour le pire mais toujours dans un souci de porter un film dans sa quintessence. The Blues Brothers, Purple Rain, Le Bon la Brute et le Truand, Whiplash, Drive ou plus récemment Les Gardiens de la Galaxie, toutes ces productions ont la particularité de vivre à travers leur bande originale. Souvenez-vous de cette fameuse scène dans Pulp Fiction où Mia et Vincent twistent non sans passion et sensualité sur You Never Can Tell du regretté Chuck Berry. La séquence est culte et permet de faire évoluer le rapport entre les deux personnages. Force est de constater que ce passage du film n’aurait sûrement pas eu le même impact sans le génie du guitariste.

 

 

Des BO de films géniales, il en existe pléthore. Ne faisant pas autorité en la matière, je ne vais pas toutes vous les citer. Le but du jeu sera plutôt de se concentrer sur l’une d’entre elle, particulièrement réussie mais pas que, à savoir la BO éponyme du film jamaïcain The Harder They Come (Tout, Tout de suite en France). Première réalisation pour Perry Henzell, le long-métrage sort en salle en 1972. Ce dernier narre le parcours dramatique du jeune Ivan Martin, jeune provincial jamaïcain au goût prononcé pour la Musique. Interprété par la légende vivante Jimmy Cliff, celui-ci rêve de gloire et de célébrité. À noter que la star jamaïcaine prête également sa voix pour quatre titres de la BO. Malgré les réticences de sa mère, Ivan tente quand-même sa chance et part rejoindre Kingston dans l’espoir de devenir un grand chanteur. Malheureusement, le destin en décidera autrement.

 

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Pochette du film et de la bande originale The Harder They Come (Tout, tout de suite en France), sorti en 1972

 

Alors certes, le film n’est pas resté dans les annales. Il n’a pas reçu de grandes distinctions. Si l’on était un peu vache, on irait même jusqu’à dire que le long-métrage d’Henzell n’est pas toujours au point dans sa réal. Et si nous étions tatillons, nous crierions au scandale car The Harder They Come fait la part belle au Reggae et non au Rock ! Qu’à cela ne tienne. Précisons quand-même que l’album a littéralement transcendé le public, au point que le magazine Rolling Stone l’a classé à la 122ème place parmi les plus grands albums de tous les temps et à la 3ème position parmi les meilleures soundtrack de film. Pas mal non ? Allez, on va essayer de comprendre tout l’engouement qu’a provoqué cette petite production locale.

 

 

Au-delà de quelques ratures, The Harder They Come (le film) a tout de même le mérite d’exister. Citez-moi là comme ça cinq grands films jamaïcains. Allez-y. Pas facile de se prêter à l’exercice sans se creuser les méninges. Qui plus est, The Harder They Come a le mérite d’avoir une approche intéressante et sincère sur l’Industrie du Disque. À travers un storytelling intelligent, Perry Henzell dépeint un visage de la Jamaïque criant de vérité. Un visage fragile et incertain, subissant de pleins fouets la crise économique. Le film se veut dur et violent. Vols, drogues, fusillades, meurtres… tout y passe ! La fin est d’ailleurs relativement triste. En dépit de cela et en passant outre la réalisation qui pêche un peu (la légende raconte que le caméraman, alors borgne, aurait perdu son unique œil durant le tournage), on s’attache presque instantanément au héros alors même que ce dernier finit par se tourner vers le banditisme.

Jimmy Cliff a beaucoup apporté au film, notamment parce qu’il a lui-même connu énormément de difficultés avant de percer. À ce niveau-là, on pourrait presque parler d’un biopic. Cela dit, l’interprète de Reggae Night a connu une meilleure fin que celle de notre protagoniste. Henzell, quant à lui, finira par ranger définitivement la caméra pour se consacrer à son roman avant de succomber en 2006. The Harder They Come est un conte sur l’histoire de l’île. Fraîchement libérée du joug colonialiste, la Jamaïque est éclatée en deux. D’un côté les riches à qui tout réussi. De l’autre, les pauvres qui, à l’instar des enfants d’ouvriers dans les quartiers populaires, se démènent pour ne pas avoir le même destin que leurs darons. Ivan est de ces gamins.

Jimmy Cliff : naissance d’une star

Rasta Rocket, le Roi Lion, The Harder They Come, il semblerait que le 7ème Art ait un certain béguin pour Jimmy Cliff. Du haut de ses 69 ans, le jamaïcain s’est construit une carrière exemplaire. Parti de rien, il finira par toucher de près les étoiles. Il reste avec Bob Marley une figure emblématique du Reggae bien qu’il lui arriva parfois de sortir de l’autoroute pour prendre la nationale. C’est d’ailleurs grâce à ces changements de style qu’il accouchera des titres Arrival, Now and Forever, We All are One ou bien Reggae Night. Il est comme ça le garçon. Il tente et ça marche pour lui.

Jimmy Cliff n’a que 13 ans lorsqu’il commence à chauffer sa voix pour la plèbe. Malgré un certain essor à domicile et en Amérique, c’est surtout le film The Harder They Come qui va propulser notre star montante au rang de maître. Pourtant Jimmy Cliff (James Chambers de son vrai nom) n’était pas du tout destiné à cela. Alors qu’il étudie la menuiserie dans son école, il entend un artiste à la radio. C’est la révélation. Pris d’une épiphanie, il demande à son professeur comment composer une musique. Ce dernier lui répond : « On l’écrit. C’est tout. ». Ni une, ni deux, le futur prodige s’attèle à la tâche. Il écrit deux démos que sont I Need a Fiancée et Sob Sob. De là, il se fabrique une guitare de fortune et file en studio d’enregistrement, persuadé de son futur succès. Faut dire que les temps n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui.

Toujours est-il que son talent ne passe pas inaperçu. C’est un certain Count Boysie qui repère en premier le garçon et lui permet d’enregistrer son premier titre Daisy Got Me Crazy. Puis, c’est au tour du producteur Leslie Kong de rencontrer le jeune homme. Kong est émerveillé par le timbre de voix si particulier du chanteur. Avec les musiciens Monty Morris et Derrick Morgan, ils enregistrent Hurricane Hattie. La voix est encore timorée mais assurément chaude et douce. La machine est belle et bien lancée.

 

 

1965, Jimmy Cliff part pour Londres. Entre les mains du label Island Records, le producteur anglais Chris Blackwell incite son poulain à traverser l’Atlantique s’il veut que sa carrière évolue. Hésitant, Cliff finit par faire ses valises. Destination l’Angleterre. L’intégration est compliquée mais le jamaïcain se fait doucement au climat humide de la capitale. Là-bas, il fréquente les sound systems sur Carnaby Street. Très vite, Cliff chante avec des musiciens. C’est à ce moment-là que son style prend forme. En effet, le Ska n’est pas le mouvement musical le plus répandu dans le secteur. Les gens préfèrent la Soul et danser sur les musiques de Sam and Dave. Cliff se plie donc aux attentes : « On jouait 60% de soul, parfois plus. » explique-il en interview. Petit à petit, Cliff construit son univers. Cependant, la sauce ne prend pas. Même son saut dans l’Hexagone ne lui permet pas de se faire connaître. Las, le jeune jamaïcain abandonne et rentre au pays.

 

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Jimmy Cliff

 

De retour dans les Caraïbes, un certain Perry Henzell se manifeste pour rencontrer Jimmy Cliff. Après un premier échec en Europe, le chanteur s’est gratifié une certaine reconnaissance grâce aux hits Wonderful World, Beautiful People ou bien Many Rivers To Cross. Cependant la gloire, elle, n’est pas encore au rendez-vous. Nous sommes au début des années 70. Henzell prépare un long-métrage et a besoin d’un casting d’acteurs capables de faire ressentir quelque chose sur l’écran. Il voit en Jimmy Cliff l’homme de la situation. Pour le convaincre de rejoindre l’équipe du film, il met en avant le potentiel du chanteur de savoir jouer sur plusieurs tableaux. Pour illustrer son argument, il prend deux photos de Cliff. Conquérant sur l’une, contrit sur l’autre, Cliff est fait pour le Cinéma. C’est en tout cas ce que pense le réalisateur.

The Harder They Come : la porte du succès pour Jimmy Cliff

Lorsque le film sort, c’est l’euphorie. Les Jamaïcains ont leur nouvel héros de Cinéma et même s’il n’est pas un exemple à suivre pour la jeunesse, le parcours d’Ivan est fascinant. En un sens, on pourrait dire qu’il est parvenu à devenir célèbre. Tristement mais assurément célèbre. En outre, The Harder They Come a réussi un tour de force remarquable. En affichant fièrement ses couleurs vertes jaunes et noires, le film fait véritablement découvrir à la face du monde le style de la maison : le Reggae ! Jusqu’ici, certains s’étaient distingués tel que Millie Small ou Desmond Dekker mais pas aussi significativement que Jimmy Cliff et plus tard Bob Marley. Désormais, le drapeau est planté et flotte encore admirablement partout dans le monde.

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Jimmy Cliff sur la scène du Roc à Granville le 12 août 2015

L’origine du bien

Quoi qu’on en dise, le film n’aurait certainement pas eu le même impact sans sa bande originale. The Melodians, Toots & The Maytals, Desmond Dekker, The Slickers, Scotty sans oublier Jimmy Cliff, autant de noms qui font de cette BO une compilation du meilleur du Reggae. Enregistré sous le label Island Records, l’album sort la même année que le film. Rocksteady avant tout mais Ska dans l’âme, le LP jouit de hits qui encore aujourd’hui restent incontournables pour tout mélomane qui se respecte.

La force de cette compile, en plus d’être parfaite dans son répertoire, réside dans le fait qu’elle accompagne parfaitement le film. En témoigne ce passage poignant où Ivan, en proie aux doutes, essuie échec sur échec. C’est ici que se lance le mythique Many Rivers to Cross. La scène est touchante et d’une rare honnêteté. Lors d’une l’interview, Cliff se confie : « Tout le monde peut s’y reconnaître, parce qu’on se retrouve tous à se demander : « qui suis-je ? « Qu’est-ce que je fais là ? ». C’est lors de son excursion en France que la chanson mûrit dans la tête du chanteur. Lui aussi en plein doute, il n’imaginait certainement pas ce que l’histoire lui réserverait plus tard. Un destin plus que mérité tant cette musique est pénétrante, forte, intemporelle. Le magazine Rolling Stone ne s’est d’ailleurs pas gêné en classant le hit parmi les plus grandes chansons de tous les temps.

 

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Jimmy Cliff, c’est un grand artiste mais c’est aussi une joie de vivre intarissable

 

La BO ouvre les vannes avec You Can Get It If You Really Want. Dans le même esprit que l’indémodable You Can’t Always Get What You Want, le tube de Jimmy Cliff incite à la persévérance. À ce moment là du film, Yvan est encore déterminé. Il ne lâche rien. Puis c’est au tour de Scotty de prendre le mic (on dit le mailleke) pour nous balancer un son bien roots. On plane. Qu’on se le dise, ce n’est pas Boney M qui est à l’origine de la track suivante, Rivers of Babylon mais bien le groupe The Melodians. Inutile d’insister sur la notoriété de ce tube qui n’aurait probablement pas eu le même écho sans l’aide de Bobby Farrell. Repose en paix mon ami…

Bon, n’épiloguons pas plus sur la chanson suivante, vous avez compris le message : Many Rivers To Cross est une grande musique, point. Par contre, ça commence à chauffer sérieusement pour Yvan : « Many rivers to cross. But just where to begin. I’m playing for time. There are times, I find myself. Thinking of committing some dreadful crime ». Délaissé par l’Industrie du Disque, Yvan se forge une réputation de voyou, aux grandes dames de sa maman… Nul ne sait si Jimmy Cliff a pensé au pire en écrivant cette chanson. On l’imagine et c’est peut-être ce qui rend cette ballade si intense. Le plus fou c’est que malgré les années, Cliff n’a rien perdu de sa superbe.

 

 

Si les précédents noms n’évoquent pas grand chose pour qui n’a que faire du Reggae, le groupe Toots and The Maytals, lui, a su s’en faire un sur la scène internationale. Avec la présence des très bons Sweet and Dandy et Pressure Drop, l’un de leur plus gros succès, The Harder They Come (la BO) se hisse au sommet. Puis vient le titre éponyme de l’album. Mélodieux, entraînant, jovial, The Harder They Come (la chanson) surprend de par sa richesse. Ici, il est clairement question d’un cri du cœur, celui de résister et de pardonner ceux vous oppriment : « And I’ll keep on fighting for the things I want. Though I know that when you’re dead you can’t. But I’d rather be a free man in my grave. Then living as a puppet or a slave». La messe est dite.

The Slickers signe une intro splendide avec Johnny Too Bad. La mélodie à l’orgue est délicieuse, le tout sur un bon vieux son Rocksteady calibré et oisif, c’est tout simplement nickel. N’oublions pas notre personnage principale, Ivan Martin, qui commence à sérieusement déconner, en témoigne les paroles du morceau : « Walking down the road. With a pistol in your waist, Johnny you’re too bad. Walking down the road, With a ratchet in your waist, Johnny you’re too bad. You’re just robbin’ and stabbin’, And lootin’ and shootin’. You’re too bad ».

 

 

Tout aussi rafraîchissant que Johnny Too Bad, la piste suivante, 007 (Shanty Town) fait le café. Avec son groupe The Aces, le talentueux Desmond Dekker signe un titre à l’ancienne très plaisant. 007 (Shanty Town) est un peu le frère jumeau de Johnny Too Bad. Lui aussi bénéficie d’une intro beaucoup trop cool, lui aussi se délecte sans modération et lui aussi parle d’un mauvais garçon fasciné par le personnage James Bond, un rude boy qui alterne entre crimes et passages en prison. Le single s’est octroyé une solide réputation en Jamaïque mais aussi à l’internationale et on comprend pourquoi. Jimmy Cliff revient à la charge et conclue l’album avec Sitting in Limbo. L’extrait est relativement décalé par rapport au reste du set mais se laisse grandement apprécier. Sa douceur est à l’image de celle de son auteur.

Merci Perry Henzell

Difficile de savoir quel récit nous aurions eu si Jimmy Cliff n’avait pas accepté le rôle. S’il n’avait pas autant porté ce qu’on appellera à la fin des années 60 le Reggae. Son nom n’aurait peut-être pas eu la même résonance à travers le monde. Le Reggae n’aurait peut-être pas autant gagné en popularité. Nous aurions tout de même pu compter sur Bob pour faire le travail. Toujours est-il que Jimmy Cliff peut être fier de son parcours. Il a su se réinventer années après années. Toucher à tout, essayer, réessayer, persévérer, surprendre. On se souvient par exemple du single Melody Tempo Harmony. Le duo Lavilliers/Cliff est sans nul doute l’une des plus belles collaborations que l’on ait vu en France. Jimmy Cliff est et restera à jamais dans l’histoire de son pays. Lui, ce jeune insulaire plein d’espoir, est assurément parvenu à l’écrire de sa plume mais surtout de sa voix si puissante, si pure, si claire et si belle. Merci à toi Jimmy.

 

 

Marcus Bielak

 

Une réflexion sur “The Harder They Come – Jimmy Cliff, célèbre criminel et célèbre chanteur, naît aux yeux du monde

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