Detroit

Detroit: Le retour tant attendu.

A l’image de l’enfant prodigue, Bertrand Cantat revient. Outre les polémiques qu’un tel retour à la vie artistique (seulement ?) pourraient engendrer, force est de constater que l’album Horizons est un diamant brut et devrait être jugé  avant tout comme une œuvre artistique au risque de passer à côté de l’un des meilleurs albums rock français de cette année. N’ayons pas peur des mots. Horizons est un recueil de poésie. Des textes aux mots forts mais travaillés et inspirés. Des morceaux qui font résonner en nous une certaine insécurité, véhiculée en partie par la pochette de l’album mais pas seulement.

Detroit

Une   route déserte menant on ne sait où, une végétation brûlée, un ciel menaçant… Tout cela inquiète. L’image répond directement à la chanson Terre Brûlante. Contrairement au morceau le vent nous portera du dernier opus de Noir Désir,  ici on se prend à avoir peur de la route. Pourtant, à l’écoute de l’album, on devine une invitation au voyage, à aller au bout de cette route, ce départ de rien qui mène peut-être à quelque chose, vers tout. Une façon de dire que Cantat se tourne maintenant vers le futur ? Vers de nouveaux horizons ? Je ne saurais le dire.

Sur le disque, la voix de Cantat s’est faite plus grave, plus délicate aussi. Dans les textes, les thèmes s’enlacent sans que l’on se lasse. Au-delà de la rime facile (à l’image de celle que je viens de faire) de Ma Muse, les mots s’entrechoquent. Violents dans leur choix mais si vrais sans doute dans leur sens. Ma Muse est clairement une prière au retour de l’inspiration et une supplique à ce qu’elle reste. Cantat n’est plus invincible, il est pleinement conscient qu’elle peut à nouveau s’échapper à tout moment, « Les braises incandescentes sont toujours sous la cendre froide»: il suffirait d’un rien pour que tout rebascule. On sent que l’homme a mûri dans sa souffrance, il a eu du temps pour penser et repanser (non il n’y a aucune faute ici). Au travers des différents textes (Terre Brûlante, par exemple) on ressent donc une indéniable volonté de vivre en acceptant que son passé, aussi tragique soit-il,  fasse partie de lui. Et quoiqu’il en coûte il continuera à avancer contre vents et marées. 

Dans Horizons le chanteur témoigne de sa vie en prison. Le trauma du drame et de tout ce qui en a découlé reste bien présent tout au long du Lp. Comment ne pas penser à Marie Trintignant comme un élément bâtisseur… Ne serait-ce que dans cette chanson qui semble lui être directement adressée : Ange de Désolation. Au-delà du drame auquel ce morceau nous renvoie fatalement, il n’en reste pas moins que ce morceau est vraiment beau. Il serait hasardeux de dire qu’en usant de ces mots, Cantat recherche la rédemption. Le passé ne se réécrit pas,  Cantat semble le savoir mais qui peut se targuer de pouvoir deviner ce qu’un artiste a en tête lorsqu’il œuvre… à part lui-même.  Les chansons en langue anglaise ne sont pas non plus à jeter : Glimmer In Your Eyes  est un très beau morceau. Autant au niveau des paroles que de la musique. Null & Void est plus électrique. Le disque est un peu comme cette route sur la pochette : il débute lentement, prend des détours pour aboutir à partir de la piste 9, à des morceaux plus énergiques, une sorte de bouffée d’air, de lumière au bout du tunnel. D’ailleurs, écoutez à la suite Droit dans le soleil et Le Creux de ta Main, le changement est radical et fait basculer l’album tout entier. La musique prend plus de place, le groupe se fait sentir, Cantat s’efface un peu. En contrepoint des trois derniers morceaux (Sa majesté et Null and Void étant les deux autres), la chanson qui conclue l’album est une reprise de Léo Ferré: Avec le Temps. Hymne à la vie… à l’espoir. Dans cette reprise Cantat démontre l’étendue de son talent à réinterpréter du Ferré en y insufflant une force nouvelle. Sa voix soulignée par une réorchestration basse et lourde sur  de petites touches d’Electro.

L’album peut être vu comme un long chemin pour revenir vers la lumière, vers la vie. L’intégration de l’individu (Cantat) dans une entité (Detroit) qui ne sera que la somme des deux individus qui la compose. Mais ceci est une interprétation très personnelle et n’engage donc que moi. Mais elle me permet de faire une transition vers l’autre personne responsable de cette pépite: Pascal Humbert, un autre vétéran du rock et accessoirement un ami. En effet Humbert a été membre de Passion Fodder dans le milieu des années 80 et Théo Hakola, son leader emblématique et écorché, produisait en 1987 le premier album d’un groupe bordelais qui allait connaitre une rapide ascension : Noir Désir. Oui, la collaboration qu’est Détroit n’est pas un hasard. Les deux artistes se connaissent de longue date. Humbert, de son côté, s’est occupé au développement de plusieurs side-projects comme Lilium ou 16 Horsepower (Cantat a d’ailleurs participé à quelques titres du groupe) ou plus récemment Wovenhand. Une bonne carte de visite si l’on peut dire. Avant Détroit, les deux hommes avaient collaboré sur l’écriture d’un spectacle (Le Cycle des Femmes : trois histoires de Sophocle) ce qui conduira à la publication de Choeurs, un album très bien accueilli par la critique et par la presse en général. Peut-être aussi parce que d’après l’auteur du spectacle, il existe une certaine adéquation entre l’histoire personnelle de Bertrand Cantat et celle des personnages des pièces de Sophocle. Au-delà de l’image que cela peut renvoyer, et de l’intérêt de la presse pour ce genre de déclaration sur un sujet aussi départagé que l’ex leader de Noir Désir, lorsque l’on apprend que Détroit se forme, beaucoup fans ne savaient pas à quoi s’attendre. Mais pour cette introspection en règle, cette livraison de douleur étincelante, il n’y avait pas mieux qu’un bassiste tout droit sorti de l’histoire du rock sombre des années 80 pour l’accompagner. Et à l’inverse de ce que signifie en latin le nom du groupe (Détroit veut dire littéralement: maintenir écarté, séparé), il s’agit là d’une belle réunion.

Greg Pinaud-Plazanet

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