Découvertes/Review

Jai Paul, l’ersatz exquis ou le vrai-faux album

Le 15 avril dernier est sorti, sur son bandcamp, seize tracks du prodige britannique Jai Paul. Le démenti officiel intervenu 24h plus tard n’a pourtant pas gâché notre emballement.

Voilà déjà quatre ans que Jai Paul a métamorphosé la toile d’araignée en toile de maître avec son single BTSU, véritable cathédrale musicale des temps modernes. Immédiatement, le prophète a tenu ses apôtres. Point de litanies incantatoires mais une alerte Google enclenchée pour guetter les moindres faits et gestes du nouveau messie de XL Recordings. Il faudra trois ans d’attente fébrile pour que le divin nous donne des nouvelles des cieux avec le single « Jasmine », publié en mars 2012 sur Youtube. Ce nouvel extrait produit l’exploit de recréer l’instant sacré de la première écoute de BTSU, sensation que tout chasseur de pépite conçoit comme une unique épiphanie.

La frustration qu’engendre la non-parution de l’album tant espéré est incommensurable. Elle suscite presque l’indignation. Alors pour s’apaiser, on arpente les couloirs parallèles du Web et on squatte la playlist « similar to Jai Paul » sur Last FM. Mais rien n’est similaire à Jai Paul.

Et puis le 15 avril 2013, Jai Paul prétend lâcher une tracklist inédite à des fans qui s’étaient résignés à ne plus entendre ces chants de sirène cybernétique, résolus à les considérer comme à jamais évanouies dans les affres des archives Internet. On aurait eu toutes les raisons de rester sur notre fin tant les fantasmes avaient stimulé l’appétit. Mais la dégustation fut orgasmique…

Jai Paul

Jai Paul

Oui ! L’artiste a démenti être à l’origine de cette publication ! Oui ! Il a affirmé que ces titres ne composeraient pas son premier album éternellement à venir ! Oui ! Le son témoigne bien d’une démo, et nous en déplaise, les variations de volumes sont sûrement involontaires. Mais enfin, en ce qui concerne la dénégation, rien ne nous dit qu’elle n’a pas pour origine la remontrance d’une maison de disque prise de court dans sa stratégie marketing. Et puis, tout webzine musical se doit de colporter la légende de l’élu… Celui qui sonna le glas et la renaissance de la musique au XXIème siècle.

Les mots sont élogieux et semblent emphatiques à qui n’a jamais entendu cet artiste. La Track 1 se chargera de vous faire pénétrer dans l’univers hallucinatoire de l’anglais avec cette intro sans queue ni tête. Il faudra s’y faire, le mystérieux DJ parsèmera son album de courtes séquences sonores fantasques. Ainsi, la Track 6 vous fera l’effet d’une piqûre de moustique qui aurait traîné au large du Léthé (l’une des cinq rivières de l’Hadés mythologique. NdR). La Track 8, quant à elle, s’annoncera comme symptomatique d’une tendance chez l’artiste : la brièveté de l’interlude et l’intensité du refrain « Just Wanna Have Good Time » capable de squatter les charts de n’importe quel été révèlent ce penchant de l’artiste à jeter en pâture son talent avec désinvolture puis de le censurer, de l’avorter. Même crédo avec la Track 14  et cette minute de pure poésie lyrique, cette voix sensuelle, non sans rappeler d’Angelo, qui, au son progressif des synthés et des battements de coeur dessinent un cardiogramme chancelant.

 Le rythme est à la fois saccadé, désorienté et savamment orchestré. Track 11 : c’est un incessant crescendo-decrescendo qui vous fait perdre l’équilibre, qui conteste les notions d’accélération et de ralenti, qui perturbe toutes certitudes et donne une solution indicible. Jai Paul stoppe le son à sa guise, le redémarre, baisse le volume, l’augmente (à moins que cela ne soit dû à la piteuse qualité de la démo, mais nous choisissons de nous convaincre, l’artiste étant porté sur ce type de recherche expérimentale), envoie des échos, des basses, puis rembobine, injecte de suaves aigus… Chaque chanson contient en elle l’album et le redéfini à chaque fois comme s’il fallait jouer à discerner les sept différences à travers un enchevêtrement de poupées russes.

Emblématique de ce kaléidoscope, la Track 2 est un collage de musiques contemporaines et traditionnelles, de musiques électroniques, expérimentales et de tubes-radio entêtants. Incarnation moderne d’Euterpe (Muse de la musique dans la Grèce antique. NdR), Jai Paul possède toutes les intonations de voix et sait orchestrer leurs transitions, comme ici avec une improbable envolée lyrique indienne. Ce titre est palpitant et fascine par la maîtrise de son désordre. Car cette chimère des night-clubs ouatés aime à se saisir du chaos comme d’une bête féroce, se complaît à l’enfermer dans la paume de sa main, à la dompter et prend plaisir à la relâcher, à admirer sa rage qui s’exprime pêle-mêle dans le vide. C’est cela qu’il se passe sur la Track 5 : des riffs de guitares brament, des samples, des tam-tams déflagrent et de son incohérence, naît un parfait accord. Même phénomène sur la Track 10 : il chante en canon avec lui-même, fait chanter son synthé en canon avec lui-même, se permet d’envoyer des effets sonores dignes des plus anciens Star Wars ou d’un défibrillateur dégoté dans un hôpital de la Creuse. Et au milieu de tout cela, il susurre avec la douceur d’une diva du RnB.

L’ensemble pourrait être indigeste et malgré tout il parvient encore à nous donner ce sentiment d’osmose parfaite, d’organisation infaillible. C’est de cela dont on peut témoigner également avec la Track 7, une reprise d’un tube des années 90 qui prouve sa qualité d’alchimiste : du plomb il en fait de l’or. Jai Paul se saisit de ce croquis ultra-lisse, grossit ses traits, les détend, les gribouille mais étonnamment, il en sort une copie soignée. Idem, Track 15  : un slow hypnotique, mélodieux, barbarisé de gimmicks épars, un bordel monstre et en même temps une grande harmonie, comme un jazzman freestyle, il pose lui-même des bases sur lesquelles il va improviser : il fait de la spontanéité et du froid  le calcul des alliés inséparables.

De cette chimie, de cette maîtrise démiurgique des codes de la pop music et des ressources technologiques contemporaines, la Track 3 est elle aussi représentative. L’artiste ressuscite le Prince désargenté, le King de la Pop enterré au son de ses cordes vocales. Mais alors, reine ou roi ? Jai Paul, c’est aussi l’allégorie de l’ambivalence, et non pas seulement celle des sexes comme on l’a déjà mentionné. L’ambigüité des sentiments parcourt son oeuvre : la Track 4 vous plonge dans un univers angoissant et léthargique, comme si les nerfs à vifs, soudain, vous plongiez dans l’apathie la plus totale. Jai Paul adopte systématiquement cette double posture : baisser le son puis écouter le silence ; s’afficher au grand jour, aux oreilles de tous puis aussitôt se dérober ; composer puis barbouiller, mutiler; manier l’euphémisme comme une convenance qui se chuchote ; puis hurler, dans un élan paroxystique l’ardeur des émotions humaines.

Et dire qu’il ne s’agit que d’une démo…

By Anthony Biet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s