Bert Jansch

Bert Jansch: Acoustic Ladyland

Imaginez un très jeune musicien, penché sur son instrument pour ne pas dire littéralement absorbé par sa guitare acoustique, dont la discrétion presque maladive s’accompagne d’une chevelure suffisamment dense pour qu’on l’aperçoive à peine et qui lutte, vraiment, sincèrement pour prononcer un mot et vous aurez une idée assez précise de ce que le jeune Bert Jansch pouvait donner dans les années soixante (« Il a le chic pour se rendre presque insignifiant, jusqu’au moment de se mettre à jouer », lisait-on dans une notice biographique de ses débuts, Télérama). La sobriété des titres nous éclaire : le premier album s’intitule tout simplement  Bert Jansch  et le second  It don’t bother me . Moi, tel quel, à prendre ou à laisser, il disait lui-même « Je me fiche complètement de ce que les gens pensent de moi ».

Ce nom ne vous dit rien? Alors imaginez que Neil Young a dit de lui qu’il était le Jimi Hendrix de la guitare acoustique, que Bob Dylan en parle comme d’un génie, imaginez encore qu’on ait dit que Hendrix était le Bert Jansch de la guitare électrique… Tout est dit ou presque. Si le jeune homme bredouillait difficilement, il devenait littéralement tout autre dès qu’il empoignait son acoustique, aucune frime, aucune fanfreluche idiote, aucun effet de manche propre à certains avocats douteux de sinistre et récente renommée, une retenue précise et juste, le sens du joué et du silence, du non joué et de l’indispensable, un musicien qui avait intégré parfaitement le langage particulier de l’acoustique, comme John Martyn, John Etheridge, Andy Summers quand il s’y colle (Album Invisible Threads), un délié extraordinaire, délié que Jimmy Page allait tenter d’imiter (« Blackwater Side », devenu « Black Mountain Side » avec Led Zeppelin… ) et qui venait du maître du British folk, Davy Graham  dont il reprit « Anji », morceau phare, à écouter si vous ne comprenez pas d’où vient « Sultans of Swing » de Dire Straits par exemple. Rien à voir avec le quart d’heure acoustique de nombreux concerts rock.

Cet homme discret qu’on devait carrément aller chercher au pub pour qu’il vienne jouer et qui rata un concert au Royal Albert Hall avec son groupe (Pentangle), rien que ça, , n’était absolument pas intéressé par le succès, refusait de jouer électrique et arrivait souvent en ville sans ampli ni guitare, jouant sur ce qu’on lui procurait, cédant son premier album pour 100 livres sans droits d’auteur. Il disait n’enregistrer que pour lui-même. Aucune envie de succès donc, une discrétion chronique, presque maladive, un alcoolisme ennuyeux… La folie du rock’n’roll le laissait parfaitement indifférent: il écrivit le poignant « Needle of death » pour un ami mort de l’héroïne, on songe forcément à « The needle and the damage done » que Neil Young pouvait jouer jusqu’à trois fois par soir pour pleurer Danny Whiten, le guitariste du Crazy Horse, mort dans une chambre d’hôtel avec 50 $ en poche…(voir le bel article de Mickael Chailloux sur le Loner)

Pentangle eut son heure de gloire et son jeu si spécial s’équilibrait parfaitement avec celui de John Renbourn , jumeau de scène et faux frère d’accordage puisque Jansch s’accordait souvent en ré la ré sol la ré et non en mi la ré sol si mi pour conserver grâce à l’étrange technique du Clawhammer une sorte de bourdonnement permanent.

Il faut le dire, après l’explosion Pentangle, sa carrière ralentit progressivement, il parle peu, ce qui en fait un interlocuteur difficile en interview et ce n’est plus un jeune talent. En 1987, Jansch est même malade et arrête complètement l’alcool qui détruisait son talent... Il en conçoit même l’album When the circus comes to town et le morceau hommage à la doctoresse qui l’a sauvé, « The Lady doctor from Ashington ». 

Martin Carthy, dont la fille Eliza mène une belle carrière aujourd’hui (voir le très beau Dreams of breathing underwater),  eut également une influence majeure sur lui: Martin lui apprit la « proper folk music », ses changements de mesure et ses accordages surprenants. Rarement on a vu un musicien aussi attaché à la dimension acoustique de la guitare, il disait lui même: « Je suis un guitariste purement acoustique. Ça ne changera jamais, je ne me sens pas à l’aise en dehors du monde acoustique. On utilise des amplis sur scène avec Pentangle mais dès que le son est trop fort, j’ai l’impression que le lien entre mes doigts et le son que j’entends est brisé ». 

Un album à choisir, puisqu’il le faut? L’un des quatre premiers… 23 albums solo, vous pouvez creuser tranquillement, n’évitez que les albums « pop » qu’il renie complètement (Nicola et Birthday Blues encore que ce dernier se trouve dans un article consacré aux 5 meilleurs albums de Bert Jansch!). Le dernier sera finalement l’excellent The Black Swan avec Devendra Banhardt et Beth Orton (Portishead)

Des gens tels que Johnny Marr (Smiths), Bernard Butler (Suede), Paul Simon, Pete Doherty le vénèrent littéralement. La musique folk n’est pas une musique de vieux, ni une vieille musique. Il y un autre mot pour ça… Intemporelle…Neil Young ne s’y était pas trompé, lui qui l’avait embarqué pour sa tournée de 2010. Il y a des musiciens qui ne vieillissent jamais, ils jouent, marquent tout le monde au fer rouge de leur talent et s’éclipsent discrètement sous les lueurs de la lune. (Moonshine, 1973, considéré comme son meilleur album par le rédacteur en chef de Mojo UK)

By Yann Viseur

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