Dans le rétro/Grands Classiques

Lou Reed : Les tribulations d’une icône du rock

Nous savons qu’il vient de loin l’ancien leader des Velvet Underground. Visage marqué mais néanmoins enivrant, à soixante dix ans il est comme un fantôme qui vogue dans nos esprits et nous imprègne de ses mélodies frissonnantes. À l’origine de cette fièvre confortable, à laquelle on ne demande même pas d’échapper, se trouve à la fois un rockeur et un poète. Lou Reed, on ne le refait pas, nous entraîne à un rythme troublant sur d’autres territoires à la fois plaisants et dérangeants. On s’imprègne de son univers, on se plait à s’étourdir de ses mélodies aériennes et de ses spleens révoltés. Euphorique et exaltant,  angoissant ou apaisant, écouter Lou Reed ce n’est pourtant pas dépérir ni souffrir : dans le brouillard de ses mélodies d’une grande sensibilité, il ne nous tire pas par la manche pour nous dire comment souffrir et quand pleurer, tout tient en équilibre sur la pyramide de notre émotivité.

Des avances peu optimistes mais poétiques voilà Lou Reed dans toute sa grandeur. Mais qu’en est-il de sa carrière aujourd’hui ? Les perles de son répertoire sont connues de tous, avant gardiste il a révolutionné le monde du rock et n’a jamais connu de panne d’inspiration: «J’ai une station de radio dans la tête, j’y entends des soliloques, des conversations, des histoires drôles,  des vers… Tous les textes de mes chansons viennent de là». Depuis l’album The Raven Lou Reed se sent aussi homme de lettres, en s’inspirant des poèmes d’Edgar Allan Poe, il retrouve cet univers sombre et inquiétant dans lequel il s’est toujours réfugié. Lou Reed se mue en un poète qui a toujours été en lui, mêlant le spoken words à ses mélodies il saisit sa revanche au travers de cet album où il affirme plus que jamais son amour pour la littérature. Pourtant ceci n’a rien de nouveau, le spoken words fait partie de sa marque de fabrique : à l’époque du Velvet Underground avec « The Gift », Lou Reed se révélait touchant en écrivain torturé, il avait transposé une des nouvelles qu’il avait écrite sur les accords du musicien « Booker T. » Jones Lue par John Cale. L’histoire racontait sa séparation d’avec Shelley Albin, qui fût sa principale source d’inspiration des années durant. Ce style très récité est aussi très présent dans ses récents morceaux avec Metallica, n’en déplaise à certains qui ne cautionnent pas les puissants riffs de Lars Ulrich sur cet album (Lulu, 2011).

« I always believed that I have something important to say and I said it. » Lou Reed

Sa ligne de force a déjà bercé plusieurs générations de rockeurs et son succès ne s’est jamais démenti. Mais lors de son passage l’année dernière aux Vieilles Charrues, les critiques et commentaires sur sa prestation ont fait couler beaucoup d’encre, encre noire qui annonçait alors le retrait de la scène du King of New York. Jugé trop vieux, trop absent, Lou Reed ne semblait plus capable d’assurer et enchaînait les prestations sans saveur. Pourtant cet été une foule de fans, dont la première pensée se tourne vers la nostalgie underground, aura l’occasion de rencontrer leur idole grâce à ses nombreux concerts à travers toute la France. Ici, à Montereau, Lou Reed a apporté sa magie noire dont les effets furent transcendants.

Inaccessible et invisible, personne ne l’a vu rentrer dans les backstages où l’accès est interdit au public. On devine par ailleurs sa présence grâce aux caissons et aux malettes marqués à son nom, déposés derrière sa loge, et aux matériels musicals transportés par des hommes à la voix portante et étrangère. Les artistes du festival se rendent tous au Catering, restaurant aménagé pour le festival au sein des backstages. Du restaurant, on peut voir la loge de Lou Reed. Une simple loge parmi les autres, qui reste secrète. Personne n’y entre, personne n’en sort. Son passage n’est qu’à 22h15, il n’est que 20h30 et il n’a pas été aperçu depuis son arrivée. Les autres artistes déambulent dans le carré VIP, rencontrent les festivaliers, plaisantent avec les hommes de la sécurité… mais Lou Reed reste secret jusqu’au moment où l’on apprend qu’il a souhaité se faire amener son plateau repas dans sa loge. Deux jeunes femmes transportent alors deux immenses plateaux bien garnis jusqu’à lui et reviennent, silencieuses. Sûrement impressionnées. Mais moi je décide de rester, pour attendre un peu, pour guetter « Sa Majesté », mais je prends conscience tout de même qu’approcher Lou Reed ne sera pas une tâche facile.

La nuit est désormais bien tombée et les détenteurs du Pass VIP semblent s’être dissipés dans la foule ultra vitaminée de Hubert Félix Thiéfaine après leur repas bien copieux. A leur sortie de scène les artistes sont escortés par la sécurité pour atteindre leur loges. Une certaine «diva» du r’n’b refusera qu’on la touche et disparaîtra d’un claquement de doigt, un autre ne fera aucune utilité de ses jambes et parcourra les quelques mètres qui séparent sa loge de la scène en bus, et choisira une autre entrée pour éviter tout contact avec les backstages. Mais à 21h30, le Staff commence à installer des grilles, allant de l’espace des loges jusqu’aux coulisses de la scène. Peu à peu il ne reste qu’une dizaine de personnes, les autres ont préféré sortir à l’avance, histoire de se frayer un chemin et d’être aux premières loges pour le concert. Dans ce grand espace de l’arrière scène où l’accès est restreint, les conditions concernant l’apparition de Lou Reed tombent, formelles et claires : les photographes encore présents doivent se rendre dans leur espace dédié au devant de la scène. Lorsque Lou Reed va sortir de sa loge, aucun cliché ne sera toléré sous peine d’annulation du concert. Tristes conditions que je comprendrai plus tard. A 22h, on annonce son arrivée imminente. Les photographes, les fans, les organisateurs ont abandonné les coulisses. Nous ne sommes plus que quelques privilégiés à rester le guetter.

Lou Reed au Festival de Montereau © Manon Chauvin

Il apparaît enfin, accompagné de ses musiciens. Je le vois nettement, clairement, aucun homme de sécurité ne le cache à ma vue. Il avance, l’air concentré et l’air décontracté. Il porte un tee-shirt noir un peu trop grand, un pantalon en toile noire, des chaussures Nike qui lui font des petits pieds. Ces petits pieds qui avancent doucement et paisiblement. Mon regard est scotché sur lui. C’est le grand silence. Il s’avance tout doucement et j’ai l’impression que le temps est suspendu. Je suis comme Bernadette Soubirous devant la Vierge Marie. Une apparition divine flotte sous mes yeux. Je savoure le moindre instant qui passe. Disons que c’est un peu mon Jésus à moi qui passe à ma portée… Il atteint l’échelle qui accède à la scène et disparaît, serein, pour commencer sa prestation.

Après l’émotion, l’action. Je cours, sors des coulisses et me fonds dans la foule. Je tends mon Pass en l’air même si il ne me donne en aucune façon le droit de bouler tout le monde pour être au premier rang. J’accède à une place en or, d’où je peux le voir parfaitement. Je gobe. Lou Reed entame les premières notes de «Heroin». Quand vient le fameux «Heroin, be the death of me, Heroin, it’s my wife and it’s my life because a mainer to my vein leads to a center in my head», la foule est subjuguée, muette puis s’agite un peu, encore timide. L’effet Lou Reed agit en effet comme une drogue, transportée dans nos veines, le plaisir est intense et le moment sans pareil. Quelques morceaux de Lulu sont joués, le mythique «Take a walk on the wild side» me refilera des frissons tout le long de la colonne. Médusée par son talent, prise entre le rire et les larmes, je suis paralysée face à son talent : sa voix est un enchantement qui captive le public.

Déjà réputé comme trop paternaliste, Lou Reed s’est comporté comme un véritable chef d’orchestre vis-à-vis de ses jeunes musiciens. Sans décor et sans jeu de scène, Lou Reed meublait l’espace par de grandes gestuelles, coordonnant le jeu de guitare et le jeu du saxophone. Sa voix se posait ainsi sur l’équilibre des sonorités ténébreuses.

Lou Reed a pris ce que chacun qualifierait de «coup de vieux», certes. Mais sa musique et sa voix n’ont pas vieilli, toujours aussi saisissantes. Lou Reed est splendide. Mais sans doute ne le sait-il pas. Disons qu’il n’aime pas avancer dans l’âge, pour être euphémiste. Et les signes de cette souffrance se sont montrés nombreux lors de sa prestation. Si Lou Reed n’a exigé aucune photo dans les backstages c’est que, sans aucun doute, les clichés pris de très prés, auraient eu tendance à marquer davantage son visage. Les photos tolérées durant le concert se devaient d’être en noir et blanc (ce qui adoucit les traits). Enfin, preuve irréfutable, durant le concert les lumières des projecteurs se sont posées sur chacun de ses musiciens mais lui, il demeurait dans l’ombre, toujours dans ce côté obscur qui l’attire tant. Lou Reed ne veut plus se montrer. Le temps le rattrape et s’aligne alors sur ses textes remplis de désillusion, il porte mieux que jamais le surnom que lui donnait Andy Warhol : « le prince de la nuit et des angoisses« . Un concert tout en simplicité mais fort en émotions : «It’s a pleasure to play for you, It’s so good to see you. Don’t forget we love you» a terminé Lou Reed sous un air faussement fringant avant de disparaître sans aucun rappel, sans aucun artifice. Voici venu le temps de la sagesse ?

© Manon Chauvin

Alors certains diront qu’il a tort et qu’il aurait du partir la tête haute quand il en était encore temps. Maintenant c’est un «zombie», un «vieux mollusque». Des propos violents qui sortent pourtant de la bouche de ses fans. Mais je prends le risque de le défendre et de pousser un coup de gueule : Lou Reed n’est pas à confondre avec Iggy Pop. Les fans de la dernière pluie s’étonnent de ce spectacle qui n’est ni frontal, ni dynamique. Mais faut-il que la puissance de sa prestation passe par des sautillements et des allers-venues au bord de la scène ? Non. Comme toujours, toute son énergie passe par sa voix monocorde, toujours aussi grave et profonde, et voilà le secret de Lou Reed, c’est un écorché, statique dans la pénombre qui vous transportera sans bouger le petit doigt. Les initiés, eux, comprendront qu’il reste fidèle à lui-même. Et pour un artiste il n y a rien de plus honorable. Comme toujours, il n’a jamais l’air concerné par ce qu’il raconte, son visage semble ailleurs, mais ses mains nous saluaient, ses mélodies nous berçaient. Les critiques sont donc faciles, peut-être que certains devraient regarder les vidéos de ses anciens concerts pour juger par eux-même : Lou Reed ne fait pas voltiger son tee-shirt deux fois trop grand et ne défile pas au bord de la scène le torse nu et les muscles déployés. La seule différence c’est l’âge et l’important c’est qu’il habite toujours autant ses textes. Si AC/DC n’était plus une boule d’énergie et se contentait de jouer immobile sans artifices et sans spectacle on s’alarmerait mais Lou Reed…qu’attendez-vous de plus que de l’entendre ?

By Manon Chauvin

2 réflexions sur “Lou Reed : Les tribulations d’une icône du rock

  1. pareil …
    et maintenant qu’il est mort , que petit à petit je découvre toute sa discographie dont l’ignorais presque tout, combien je regrette de ne pas avoir été avec vous dans la salle à savourer encore cette voix magique…

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