interview

Grand entretien avec la formation Garage The Arrogants : L’arrogance revisitée par les lillois The Arrogants

Vous n’êtes pas sans savoir que le Rock mue depuis quelques années maintenant, pour apparaître aujourd’hui sous un jour on ne peut plus psychédélique. Prenant racine dans les 60’s, là où le Garage Rock faisait loi, ce que l’on nomme le Revival Psyché a tout à fait le vent en poupe auprès de la scène Rock contemporaine. Moult formations, gagnées par cette musique si évocatrice et si atypique, naissent et diffusent leur son onirique à la plèbe. Mais alors, qu’est-ce qui plaît tant dans le Garage Rock ? Pour beaucoup, le Garage est vu comme ce phare guidant les navires en mer, cette pierre angulaire qui accompagne encore aujourd’hui le Rock. Un genre qui l’a fait évoluer et lui a donné ses lettres de noblesses. The Sonics, The Seeds, ou même the Beatles… Tous ont apporté leur pierre à cet édifice, devenu avec le temps un monument.

Réinventer le Rock :

Si la reconnaissance n’est pas omise, que recherche le Revival dans ce cas-là ? Est-ce un hommage ? Une réappropriation du genre ? Comment faire, ou plutôt réinventer le Rock au XXIe siècle ? Ce sont toutes ces questions que nous avons posées au groupe le plus Garage de Lille, à savoir The Arrogants. Car, en effet, s’il y a bien une formation en phase avec le Garage Rock, c’est bel et bien cette bande de garnements bien apprêtés. Avec leur look rétro dandy et leur musique anachronique, The Arrogants s’affiche comme un groupe en décalage avec le reste, prisonnier d’une époque qu’ils n’ont pas vécue. Et pourtant, ils ont peut-être tout compris aux évolutions du Rock, les dotant par là d’une liberté de penser et de vivre qu’on envierait presque, nous simples mortels. Trêve de bavardage, voyons de suite ce que The Arrogants a dans le ventre !

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The Arrogants avec de gauche à droite : Adrien (guitare/harmonica), Thomas (guitare/chant), Franck (Basse/chant) et Simon (batterie) ; Crédits : The Arrogants

Le Peuple du Rock (PdR) : Merci de votre présence les gars et bien sûr, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. La première pour vous ce soir est toute simple : pouvez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs ?

Thomas : Guitare, chant. Voilà.

Adrien : Moi c’est Adrien, je suis à la guitare et à l’harmonica.

Franck Franck. Je suis à la basse et au chant. Concernant l’identité du groupe, c’est un groupe de Rock Garage 60’s, avec des tendances psychédéliques, blues, rythm’n’blues, qui existe sous sa forme actuelle depuis deux mois, à peu près. Adrien vient de nous rejoindre il y a quelques semaines. Le batteur [ndlr : Simon], lui, est là depuis un peu plus longtemps. Idem pour ma part.

PdR : Vous parlez d’une musique rétro comme le fer de lance de votre univers. Avez-vous des influences caractéristiques dans votre musique ?

Franck Hendrix13th Floor ElevatorsThe SonicsSmall FacesThe Pretty Things, The Stooges… On ne va pas faire tout une liste, t’as compris l’idée.

PdR : J’ai cru comprendre que The Arrogants a connu deux ères et que vous êtes en train de renaître de vos cendres, si je peux présenter les choses ainsi.

Thomas : Non, il y en plus. 2008-2010 : expérimentation musicale à deux, avec mon frère. 2011-2013 : création du groupe. 2013-2015 : montée puis tremplin du Main Square. 2015 : album. 2016 : drogues, tournée, etc. (rires). Le groupe a commencé en 2008, mais sous une forme plus expérimentale. J’apprenais la guitare avec mon petit frère. Ensemble, on a créé un compte Myspace, en y insérant des photos de nous. Cela dit, les choses plus sérieuses ont commencé en 2012. Mon frère est devenu batteur. On a engagé dans le même temps un bassiste. Plus tard, on a changé de batteur, présent lors de l’enregistrement de l’album. Mais lui aussi est parti pour laisser la place à d’autres batteurs. Au total, The Arrogants en a connu cinq.

https://www.youtube.com/watch?v=_HXEpZzw_-g

PdR : Comment s’est monté le groupe ?

Thomas : J’aimais bien jouer de la guitare, et je trouvais que cela se mélangeait bien avec le style skater que j’avais plus jeune. J’allais souvent au skate park. Il y avait pas mal de musique Rock qui passait. Mon père est aussi un grand amateur de ce style de musique. Il était très mod quand il était jeune, même s’il n’avait pas de Vespa. [ndlr : marque de scooter italienne très prisée dès les années 1950 par le mouvement Mod]. Avec cet héritage culturel et ce que permet Internet, je me suis naturellement lancé.

PdR : Lancé avec arrogance si l’on comprend bien.

Thomas : C’est mon père qui a trouvé le nom du groupe, qu’on a aussi trouvé cool…

Franck : C’est aussi l’expression d’une attitude. Arrogant ne veut pas forcément dire prétentieux, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Quand tu es sur scène, t’as plus de choix, t’es obligé d’être sûr de toi sinon tu n’y vas pas. Malgré ce que l’on peut en penser, il y a toujours la question du « paraître » qui resurgit dans le Rock’n’Roll.

Adrien : Une expression de soi…

« On essaie de réconcilier Rockers et Mods (rires). D’ailleurs, s’il y a bien un point commun entre les deux clans, c’est bien leur arrogance… »

PdR : Sur Lille, on vous voyait pas mal traîner Rue de la Clef, au bar le Joe Tex. Quel était votre lien avec ce bar ?

Franck : C’était notre QG. Le père de Thomas tenait ce bar.

Thomas : En effet, mon père gérait les lieux. Mais au-delà de ça, le Joe Tex était une projection pour moi. Je voyais le bar comme les Doors voyaient la boîte de nuit Whisky à Gogo. Ils ont commencé à devenir bons et à engendrer pas mal d’expériences, à force de jouer dans ce bar. Pour nous, c’était pareil. L’endroit était idéal pour s’entraîner, et c’était aussi avantageux pour le bar, qui avait un prétexte pour ramener plus de gens.

Frank : Tu peux aussi jauger les gens, tester des morceaux en live, t’échauffer avant les tournées. Tout le monde y trouvait son compte. C’est d’ailleurs au Joe Tex que j’ai rencontré plus intimement Thomas, en jouant sous la bannière Frank de la Treille.

PdR : Et le père dans tout ça ? Apporte-t-il quelque chose au projet ?

Thomas : Pas mal de choses. Il est devenu notre manager. Il organise la vie du groupe, en vérifiant notamment si les textes sont bons. Il nous conduisait au concert quand on n’était pas en âge d’avoir le permis. Mais on essaie progressivement de se détacher de cette façon de faire maintenant.

Adrien : Il y a une chose aussi, c’est que son père a un certain âge. Il écoute une musique plus ancienne qu’il a connue, vécue. De là, il peut plus facilement se permettre de donner un avis constructif sur nos morceaux.

PdR : C’est un peu votre mentor en somme…

Frank : Non, je n’irai pas jusque-là. On a quand-même notre indépendance !

Thomas : C’est surtout notre manager. Avec les complications qui vont avec… Il s’octroyait quelques libertés, quitte à devenir un peu intrusif. Il donnait son avis sans qu’on le lui demande. C’est d’ailleurs ce qui a mis fin à cette relation entre lui et le groupe. Après ça, il est plus devenu « consultant » que manager. Il a un peu trop pris la confiance, tu vois ce que je veux dire (rires) ? Mais maintenant, cette histoire est réglée.

Adrien : Il ne faut pas oublier que c’est aussi ton père. Il a une double casquette, le poussant peut-être à cet écart là…

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : En parlant de management, vous êtes produits par un label ?

Franck : Ouais. On est chez Dirty Water Records. C’est un label anglais, situé à Londres. Mais Thomas sera peut-être plus à même d’en parler.

Thomas : C’est un label de Rock Garage. Son nom vient du morceau Dirty Water du groupe The Standells. Notre rencontre avec Dirty Water Records s’est faite lors d’un open mic à l’Aéronef, [ndlr : une salle de concert à Lille). Mon frère était encore à la batterie à cette époque. Je suis arrivé là-bas, muni de ma guitare folk et de mon harmonica, seul. Le gérant du label était sur place. Pour la petite histoire, c’est un Français installé à Londres. Il est DJ mais aussi dénicheur de talents… Tu vois Charlie Winston ? Ben, c’est lui qui a produit Like a Hobo. Donc ce gars m’a repéré et m’a proposé d’enregistrer quelque chose. Motivés, on a composé quelques démos, qu’on a ensuite envoyées à Londres. C’est seulement après quelques peaufinages et un changement de line-up dans le groupe qu’on a sorti un EP en 2014 puis un album en 2015.

PdR : Quelle est leur contribution ?

Thomas : Il distribue l’album et nous apporte de la visibilité parce que le label est assez réputé en Angleterre, même en France au final. Tous les groupes de Garage connaissent Dirty Water Records.

Franck : Il nous trouve également des dates en Angleterre, rassurant en quelque sorte les salles. Parce qu’en voyant un groupe signer chez un label, ça inspire déjà un peu plus la confiance plutôt que l’inverse.

PdR : On vous influence dans votre travail ?

Franck : Non.

Thomas : Il arrive parfois qu’on retravaille certains morceaux jugés trop pop. Il faut quand-même que le son colle à l’esprit du label, c’est-à-dire très 60’s sauvage quoi.

PdR : Vous n’avez pas peur d’être freinés, restreints dans votre répertoire par moments ?

Franck : Non, parce qu’une fois sur scène, on ne se pose aucune limite, tu vois ? On joue ce que l’on a envie de jouer, à notre façon.

Thomas : On peut aussi voir les choses autrement. Admettons que l’on sorte un album contenant quelques écarts avec l’esprit du label. Libre à nous derrière de sortir un EP avec les chansons gardées par le label et de jouer sur scène celles qui n’ont pas été retenues.

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Thomas et Franck  ; crédits : Marcus Bielak

Comment Franck de La Treille s’est-il greffé au groupe ?

Franck : L’histoire est assez marrante, parce que j’avais partagé une date à Douai l’année dernière. J’ouvrais pour The Arrogants, tout seul avec ma gratte. Le lendemain, le groupe splitte, tandis que moi, sans savoir ce qui s’était passé, je m’étais acheté une basse la veille. J’en jouais pas beaucoup mais j’aimais bien l’idée d’en avoir une, juste pour moi ou pour jammer, dépanner, etc. J’apprends donc que le groupe se disloque. Je décide de voir Thomas, que je connaissais déjà. On a parlé tous les deux de ce que l’on pouvait faire ensemble et, petit à petit, ça s’est mis en place. Ah… et le batteur joue pour Franck de la Treille, tu suis l’histoire…

Thomas : C’était parfait pour nous aussi parce qu’on connaissait déjà Franck, sans compter le fait qu’il colle parfaitement à l’esprit du groupe, dans son style musical ou même sur le plan vestimentaire.

Adrien : Pour ma part, les événements sont plus récents. Je fréquentais le Joe Tex bar et je connaissais le frère de Thomas. On jouait ensemble. Son frère m’a dit que The Arrogants recherchait un guitariste rythmique. J’ai fait un essai et c’était bon pour moi. Bon pour le moment, tout se passe pas trop mal.

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Bon, maintenant que les présentations sont faites, mettons les pieds dans le plat. Que s’est-il réellement passé avec les anciens membres du groupe ?

Thomas : Ils n’étaient pas dans le style. Il fallait repartir de zéro, soit en solo, soit en groupe. Je me suis dit que c’était mieux d’avoir de nouveaux musiciens à mes côtés.

Franck : C’est vrai que lorsque le groupe a splitté, j’ai expliqué à Thomas que j’avais déjà un groupe et qu’il fallait peut-être mieux qu’il tourne en solo [ndlr : le groupe de Franck se nomme Frank de la Treille.]. Et puis, finalement, on a repris les choses comme elles étaient avec The Arrogants.

Thomas : Après, je suis jeune, et il fallait bien que je me plante pour apprendre de mes erreurs, tu vois ? On ne peut pas avoir un parcours complet et parfait du début à la fin.

PdR : Et que possède de plus les Arrogants de 2019 ?

Franck : Les morceaux sont plus construits. J’essaie d’apporter un peu plus de technicité, de maturité, et, eux, ils gardent leur fraîcheur. Thomas est un bon compositeur mais il lui arrive, comme ce génie libre et plus fougueux, de partir un peu dans toutes les directions. Du coup, je le recadre quand il faut, pour arriver à un résultat plus probant. Par ailleurs, j’apporte un peu plus de modernité, plus de break, de coupure.

Thomas : C’est vrai que Franck a un style plus… lo-fi on va dire, qui table dans l’époque 90’s/00’s, style Brian Jonestown Massacre.

Franck : On essaie de réconcilier Rockers et Mods (rires). D’ailleurs, s’il y a bien un point commun entre les deux clans, c’est bien leur arrogance… (ndlr : les Mods et les Rockers étaient deux bandes rivales qui ont émergé dans les années 60. Ils se tiraient souvent la bourre sur la jetée de Brighton, en Angleterre. Le documentaire « Mods et Rockers », sorti 2009, raconte cette histoire de rivalité.]

PdR : C’est-à-dire ?

Franck : J’ai le sentiment qu’il n’y a rien au bout si l’on décide de faire quelque chose de notre vie. D’une certaine manière, on peut considérer que rien n’a d’importance, puisque l’on va tous finir par mourir un jour ou l’autre. Donc on attache de l’importance à ce que l’on n’a pas, pour rendre la vie plus « praticable ». Pour certains, ça va passer par la collection de timbres. Nous, ça passe par le Rock’n’Roll. On n’a pas plus de prétention que cela.

Pdr : C’est votre manière d’être arrogant ?

Franck : Disons qu’il y a un côté subversif dans tout ça, par rapport aux codes de la société, sur la manière de vivre par exemple. La manière de vivre « Métro-boulot-dodo » pour caricaturer est à l’encontre de notre style de vie. Quand tu vas en tournée, tu te rends compte que tu as un planning qui est à l’inverse d’un honnête travailleur, je dirais. La journée, t’es sur la route, le soir tu bosses. Tu fais parfois nuit blanche. C’est Rock’n’roll quoi !

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Comment s’insère le Rock’n’Roll dans cette vision alors ?

Thomas : Il y a du second degré dans tout ça. J’ai vu un documentaire sur les Beatles, qui les décrivait comme des types hyper drôles, intéressants et cultivés. C’est une qualité qu’il est important d’avoir, dans la vie de tous les jours, je pense. Même pour le quidam qui n’est pas dans la Musique. Tu es pris au sérieux, et ça c’est important. Tu es bien vu, plus apprécié. Les filles te regardent plus. T’as de l’argent et l’alcool coule à flots, sans conséquence sur le portefeuille (rires). Ta vie est meilleure en un sens.

Adrien : Tu existes quoi.

Franck : C’est comme la vie : cette dissonance entre le sérieux et la vaste blague. C’est sérieux parce qu’il y a, derrière cet état d’esprit, une contestation à un mode de vie dominant. Mais le Rock’n’Roll sait ironiser, faire preuve d’autodérision car il sait depuis longtemps, en parallèle, qu’il sert à faire passer les crises d’adolescents dans la couche consumériste, etc. On a aussi conscience de ça… En un sens, j’irais jusqu’à dire que tout ça relève de la piraterie. Le but, c’est de faire une invasion barbare ! Bon sans être pour autant malpoli, en saccageant les hôtels ou quoi. Par contre, quand on arrive, on met le feu, notamment lorsque l’on est tournée. On boit tout ce qu’il y a à boire, on voit les filles qu’il y a à voir et après on décampe.

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Vous avez un style rétro assumé, à travers votre musique, mais également à travers votre aspect vestimentaire une fois sur scène. Est-ce une façon de déposer votre empreinte sur la scène Garage ?

Franck : C’est une façon, enfin une « néo façon » de prendre soin de soi. On est dans une époque où l’on écoute ou achète des choses parce qu’on nous dit de le faire. Le fait d’emprunter à ce style est une manière de résister à l’époque contemporaine. C’est aussi un clin d’œil aux dandys. C’est un peu nos chaînes en or à nous. On reproduit ce que les rappeurs font avec leurs chaînes autour du cou. Une sorte d’allégorie de la chaîne d’esclave que l’on porte, transformée en chaîne en or, qui marque cette rupture entre l’enfermement et la liberté. Bon sans l’histoire bien sûr, mais les chemises colorées sont un peu nos chaînes en or à nous. Et puis les filles aiment bien…

Thomas : On aime cette façon de s’habiller, avec les motifs géométriques qu’on retrouve sur les chemises psyché…

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The Arrogants avec de gauche à droite : Franck (Basse/chant), Simon (batterie) et Thomas (guitare/chant)  ; Crédits : The Arrogants

PdR : Qu’est-ce qui vous plaît tant dans les années 60 ?

Thomas : J’ai grandi en écoutant la musique des années 60, qui reste un pilier dans le Rock. Naturellement, j’ai guidé mon style de jeu et vestimentaire autour de cette époque.

Franck : Ça nous force aussi à rester organique dans notre musique. Tu n’as pas d’ordi qui joue à ta place. Tu dois apprendre à jouer de ton instrument pour que ça sonne, quoi. C’est toujours plus vivant qu’une musique jouée sur un PC. Par ailleurs, si le courant saute, le DJ est un peu en difficulté. Moi, j’ai juste à prendre ma gratte sèche et je continue le concert.

PdR : C’est ce qui a motivé votre choix de jouer du Garage ?

Thomas : Comme je t’ai dit, l’influence a été un gros moteur. J’écoutais cette musique, du coup j’ai décidé de la jouer.

Franck : J’ajouterais aussi qu’il y a un peu de facilité derrière, dans le fait justement d’écouter cette musique-là. Ce sera plus simple pour nous de jouer du Garage que l’on connaît bien, plutôt que de jouer du Jazz en 7/4 [ndlr : Mesure, rythme musical chiadé]. Après, il faut aussi savoir que la présence d’un Revival ne fait pas de nous des « archéologues ». C’est pas le but. On ne fait pas d’imitation. On essaie plutôt de jouer à la manière d’aujourd’hui.

https://www.youtube.com/watch?v=yBnRhVRTLnc

PdR : Vous citez des influences musicales relativement anciennes dans vos chansons. On perçoit, à ce titre, une touche plus moderne, qui peut rappeler le son 00’s de The Hives par exemple.

Franck : Ouais, c’est juste.

Thomas : Tu as oublié de rajouter les Brian Jonestown Massacre, que j’ai vus à trois reprises en live. Le premier concert était correct mais moins bon que le deuxième, qui m’a mis une claque. Tout sonnait parfaitement bien. On aurait dit du playback tellement c’était bien joué ! J’ai trouvé le groupe vraiment cool. C’est aussi à ce moment-là que j’ai vu tous les gens que je voyais dans les bars, dans les concerts ou ailleurs assister à ce live. Mais il y en a plein d’autres que tu ne connais pas (encore). Des gens à conquérir. En parallèle de cela, il y a des liens avec le skateboard qui me parle forcément.

Franck : Le style emprunte forcément au Blues. C’est un héritage, il reste les racines de l’arbre.

PdR : Quel est le rapport entre le skate et BJM (Brian Jonestown Massacre) ?

Thomas : J’en fais depuis pas mal de temps. Je suis d’ailleurs sponsorisé par une marque locale. Les skateurs ont une bonne culture musicale. Ils écoutent beaucoup de Rock en même temps qu’ils skatent. À force, ils se sont approprié la musique, dans leurs fringues et dans leur attitude par exemple : Vans aux pieds, casquette, cheveux longs, guitare, etc. Le son de BJM colle parfaitement à cet esprit, ce style de vie. Le Surf fait la même chose d’ailleurs. Le skate est, depuis les années 90, [ndlr : au moment où BJM sort ses premiers albums] un style vestimentaire qui évolue et devient à la mode, et qui transparaît dans leur son. Ouais, on peut dire qu’on a lancé un bon Revival, notamment à travers ce groupe.

Franck : Pour nous, le Rock n’est pas un hobby. Il est lié à notre façon de vivre. C’est un truc qui, pour le coup, m’a toujours fasciné chez les gitans. Pour eux, le Flamenco n’est pas juste un style de musique. C’est un style de vie. Tout est lié à cette musique, un peu comme chez les skateurs ou les surfeurs au final. Tu n’as pas forcément ça ailleurs. Regarde les amateurs d’Electro. Qu’est-ce qu’il se passe une fois qu’ils ont pris leur taz et qu’ils ont jumpé toute la nuit ? Ouais, il y a un peu d’urbanité, de vie moderne, etc., mais bon, tu n’as pas beaucoup d’esthétique autour. Le Rock’n’Roll a toute une culture, toute une littérature très large qui se sont greffées sur lui. Voilà pourquoi le Rock est un style de vie. Comme le Skate ou le Surf. C’est ça le point commun.

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Vous avez pris en exemple BJM comme influences modernes. Vous en avez d’autres sur lesquelles vous êtes vraiment accordés, notamment dans cette démarche Revival ?

Franck : Les Grys-Grys, Black Angels, The Limiñanas, Black Rebel Motorcycle Club pour le côté Shoegaze et Psyché. Ils sont passés par le côté « trad’ » tout en apportant du renouveau.

Thomas : The Orwells aussi… Mais en moins connu tu as aussi Black TambourineThe Missing SoulsFuzzy Vox, The Vicars, les Darling.

PdR : Un article sur la toile s’interroge sur votre démarche, centrée autour du Revival, d’un retour à une musique ancienne, qui peut paraître « stérile », voire « malsain ». Vous leur répondez quoi à ces personnes ?

Franck : C’est pas un boomer ton gars ? Bon avant toute chose, nous ne sommes pas ancrés dans le Garage. On est passé par plusieurs genres musicaux, comme le Punk, le Shoegaze, etc. Mais ce que je veux dire, c’est que c’est plus simple d’affirmer cela pour les gens qui ont vécu cette époque. En revanche, pour nous c’est différent. On est toute une génération nostalgique de quelque chose que l’on n’a pas vécu. Ce qui, par définition, est contradictoire. Cela dit, on a tous en tête les images des 30 glorieuses, de l’apparition du Rock’n’Roll, du passage du noir et blanc à la couleur à la télévision et dans les vêtements… Et puis, on est aussi nostalgique d’une génération où l’on avait encore droit à l’essai. Il y avait encore le rêve hédoniste, un peu Hippie, qui n’avait pas encore capoté. Il y avait encore la fausse contestation communiste et sociale qui n’avait pas encore capoté. J’veux dire, il y avait encore des utopies ! Et aujourd’hui, il n’y a plus du tout cela… Faire du Revival, c’est finalement se réapproprier tout ceci, tout ce que l’on a plus en somme.

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

Thomas : C’est juste qu’on aime bien la Musique quoi ! Et puis, les 60’s étaient une époque prolifique et vaste. Pour ma part, je dirais également que c’est une musique qui, techniquement, apporte le plus d’émotion et d’extase quand on la joue. Il y en a forcément d’autres qui suscitent la même chose, mais ce n’est pas ce que je joue. L’empreinte, elle est là. Et tout cela arrive au bon moment, alors on le fait.

Franck : Je pense que le discours du journaliste est un discours de blasé. Bien sûr qu’on est cliché, mais personne n’échappe à ça, personne… Tout du moins dans la musique. Même Hendrix fait des gimmicks. Et il le reconnait très bien d’ailleurs en interview : « […] The world is nothin’ but a big gimmick isn’t it? […] ». Je pense sincèrement qu’il serait surpris du second album…

https://www.youtube.com/watch?v=I6OoDocSw8A

PdR : Que l’on soit d’accord ou non avec cette réflexion, elle n’en reste pas moins pertinente pour des artistes comme vous, adeptes d’une démarche Revival. De fait, pensez-vous créer ou du moins apporter quelque chose d’autre dans votre musique ?

Franck : Oui et non, dans le sens où l’on n’invente pas le fil à couper le beurre, ça c’est certain. Il ne s’agit pas de noyer le poisson. On n’est pas Philip Glass [ndlr : grand musicien contemporain]. On ne fait pas de musique expérimentale et on ne cherche pas non plus à révolutionner l’Industrie du Disque…

Thomas : Oui, mais on crée, car on joue cette musique à notre façon. C’est comme un artiste peintre qui va peindre une toile, sans forcément beaucoup d’originalité derrière. Mais le simple fait qu’il apporte sa touche, son geste, son émotion, sa profondeur sur la toile qu’il peint rend son l’œuvre originale. En un sens, il crée.

PdR : Comment apportez-vous cette touche créative à vos titres ?

Franck : On l’apporte dans un premier temps dans notre attitude, beaucoup moins naïve que la génération qui a pu vivre cette musique que l’on emprunte. Après, il ne s’agit pas non plus d’être cynique. Mais si tu veux, les mecs vivaient quelque chose de nouveau, avec insouciance. Ils ne savaient pas que leur démarche était marginale, comme nous. Ils se sentaient portés par un mouvement. Nous, on sait qu’on reste dans une niche, qu’il n’y a pas de mouvement, ou alors un mouvement Revival, mais qui reste une mode. À cette époque, il y avait la nouveauté, teintée par la politique et les contestations sociales. Aujourd’hui, il n’y a plus rien, on le sait. On sait que l’on distrait avant toute chose.

Thomas : C’est un effet de style. Pour répondre à ta question, je peux te citer une remarque de mon ancien guitariste. Il m’avait dit une fois : « Je ne sais pas comment tu fais pour composer tes titres, parce qu’ils sonnent comme The Velvet Underground, ou the Who, mais dans un style que l’on n’a jamais entendu auparavant. » J’ai une certaine façon de jouer, qui provient de la Musique que j’écoute : BJM, etc., et je fais un mix avec du plus ancien. Par exemple, je prends des bends 60’s, couplés à une rythmique à la BJM. C’est une recette perso où je croise plusieurs époques et que je peux me permettre de faire aujourd’hui.

Franck : Je pense qu’on ne l’a pas décidé, l’aspect plus contemporain du Revival. On n’a pas échappé au Temps, on n’est pas hermétique. On a connu le Punk, le Grunge, le Shoegaze et naturellement ça sort de nous-même.

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Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Par conséquent, qualifieriez-vous votre musique de Revival : une réappropriation, voire une nouvelle interprétation d’un genre musical d’antan ; ou bien un Tribute : un hommage que vous attribuez à une grande musique que vous chérissez depuis toujours ?

Thomas : Revival ! Il y en a un en ce moment, emmené par le Skate. Mais tu as toujours eu une évolution : le style Surf est devenu le style Skate, le Grunge est devenu le Shoegaze puis Psyché. On en est là en ce moment et on le fait.

Franck : Revival, parce qu’il faut tuer ses idoles. Je signale au passage que l’on fait très peu de reprises… On ne respecte pas vraiment les codes en fin de compte. Pour rejoindre ce que tu dis Thomas et compléter cette idée d’emprunt aux traditions tout en apportant du renouveau, je dirais que les styles évoluent avec nous et nous, nous faisons évoluer les styles…

PdR : En quel sens ?

Franck : Eh bien, je pense que les conditions matérielles d’existence prédominent sur la pensée. On ne pense pas la même chose lorsque l’on est dans un jacuzzi, au côté d’une meuf en mini short nous servant du champagne, que dans d’autres situations. On est des êtres de culture et on n’échappe pas à notre condition, à l’ambiance du Temps un peu blasée. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que c’est une dialectique. Les mouvements musicaux évoluent dans le Temps et nous, on évolue avec ces mouvements musicaux au final.

PdR : … ?

Thomas : … ?

Franck : J’explique ce qu’est une dialectique pour Badou [ndlr : surnom donné au chanteur, a priori…] ou bien… ? Non, je lui expliquerai en privé.

PdR : Tu peux Franck, parce que je suis autant démuni que lui sur ce coup…

Franck : C’est le dépassement de la contradiction pour une nouvelle contradiction. En gros, c’est arriver à se passer de certitudes. C’est d’ailleurs pour cela que l’on appelle cela le plan dialectique en cours, le concept « thèse–antithèse-synthèse » si tu veux. La synthèse est en fait une nouvelle contradiction […].

Thomas : Comme il se la pète (rires) !

Franck : […] Une nouvelle contradiction, si tu as bien fait ton boulot bien sûr. Allez, on enchaîne, nouvelle question (rires).

Thomas : Ouais, on dit : « Next », quand on n’a plus rien à dire (rires).

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Comment s’est déroulé l’enregistrement du Ep et de l’album ?

Thomas : C’était avec l’ancien groupe. On a enregistré le Ep Introducing… en deux jours, à Faches-Thumesnil. L’album, lui, s’est fait pendant cinq jours à Courtrai, en Belgique, dans les studios de la RTBF. Les conditions étaient optimales : la vitre qui sépare les artistes des ingés’ son, la table de mixage, etc. On a enregistré la partie rythmique en premier lieu, puis la partie soliste. Tu rajoutes ensuite les peaufinages, les effets et, enfin, les voix. L’avantage, c’est que tu peux réparer tes erreurs au fur et à mesure, sans être obligé de tout recommencer pour avoir le truc parfait.

PdR : Et tout ça a été enregistré sous la houlette de Dirty Water Records ?

Thomas : Non, non. C’est Yvan Serrano, aka Healer Selecta qui nous a produits. De Limoges, il a fait ses valises pour s’installer à Londres. Il est DJ, mais il possède également un groupe, Dustaphonics. C’est aussi lui qui organise le Vintage Weekender à la Condition Publique, à Roubaix [ndlr : Le Vintage Weekender est une manifestation culturelle, centrée autour du rétro. Elle est animée chaque année depuis 2013 par des concerts, expos, etc. et se déroule à la condition publique à Roubaix]. Notre collaboration s’est faite naturellement, du fait que l’on avait déjà joué là-bas et qu’Yvan connaissait aussi le Joe Tex.

« Tu le sais tout de suite quand tu écris un bon morceau ! »

PdR : Pouvez-vous décrire le processus d’écriture et de composition des musiques ?

Franck : On bosse directement à Faches. Thomas et moi sommes les compositeurs. Il vient avec une idée et on en discute, on trouve une structure et on la travaille ensemble. Parfois, ça peut nous arriver d’écrire une chanson de A à Z, chacun de notre côté. En répèt’, j’suis un peu le chef d’orchestre.

Thomas : C’est dans la même idée que les Beatles, ce duo bassiste/guitariste qui s’alimente : dès qu’une inspiration me vient, je l’apporte à Franck, qui pose les lignes de basse dessus, mais comme tu dis Franck, ça m’arrive aussi d’écrire une chanson seul, comme toi tu peux faire de ton côté. Après ça, on présente l’idée au groupe.

PdR : Pourquoi n’avez-vous pas de temps à perdre (en référence au titre de l’album No Time to Wait) ?

Thomas : Avec Internet, tout va très vite et, dans la même veine, on a envie de saisir notre chance tout de suite avant que quelqu’un d’autre nous la prenne. On n’a pas de temps à perdre. On n’a pas le temps d’attendre, de vieillir. On veut une bonne vie tout de suite ! On est comme des gourous, que les adolescents regardent avec envie. Parce qu’ils veulent faire comme nous. C’est ce que disent les paroles du morceau : No time to wait, no time to waste… C’est ce dont on parlait toute à l’heure en fait.

Franck : La fameuse invasion barbare…

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Pochette de l’album No Time to Wait, sorti en 2015 sous le label Dirty Water Records

PdR : Qui est Mr.Devil ?

Thomas : Pour l’histoire, l’album s’appelle No Time to Wait, et parle dès les premières chansons d’alcool et d’autres vices. Tu as, par exemple, une chanson qui s’appelle Drunky Blues, qu’on a écrite au début du groupe. En fait, je suis pas fan des chansons bidons. J’aime voir un chanteur s’adresser à son public avec sincérité. Voir quelqu’un d’authentique, avec son propre état d’esprit, son propre mode de vie. Mr.Devil raconte ça : un type en pleine incantation, qui appelle l’esprit du Big Man, son pote qui fait des conneries, pour obtenir plus de choses, un don par exemple.

https://www.youtube.com/watch?v=RwrY2G5kEYo

Franck : C’est un clin d’œil au Blues aussi. Mr. Devil fait référence à une époque où, à la croisée des chemins, « crossroads », on pendait les gens pour que l’âme des défunts ne hante pas les quidams du coin. Ça rejoint cette idée où les gens vendaient leur âme au Diable pour apprendre à jouer de la guitare. Le plus grand exemple reste le mythe de Robert Johnson, qui a traversé les époques. Comme disait Thomas, cette chanson évoque cette sincérité, que le groupe conserve. On joue comme on vit, on vit comme on joue.

PdR : Est-ce que le second album restera dans cette même essence ?

Franck : Oui, en revanche, il sera peut-être plus mélodique, plus efficace et peut-être plus sauvage.

PdR : Plus sauvage ?

Franck : Faut bien avouer qu’ils étaient jeunes quand ils ont enregistré l’album. No Time to Wait est cool, mais il reste un peu innocent en fin de compte…

Thomas : Quand j’ai enregistré le premier album, je ne faisais pas gaffe à certains détails, comme l’intonation de ma voix par exemple. Et puis, j’ai senti que je pouvais bosser cet aspect-là, parce qu’au final, tu peux exprimer quelque chose de mille façons…

Franck : Le signifiant et le signifié… Il y a le mot que tu dis et la façon dont tu l’exprimes. C’est d’ailleurs de cette façon que tu sais si on te ment ou pas. Et dans la musique, c’est exactement pareil. Inutile d’être un béni, d’être touché par la grâce de Dieu. Si tu fais vraiment les choses, avec insouciance et passion, ce que tu chantes sonnera toujours mieux.

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Malgré un registre très garage, vous parvenez dans No Time to Wait à éviter l’écueil de la redondance, mais surtout du « trop pointu ». C’est quoi la recette d’un bon album ?

Thomas : C’est un album complet je trouve, parce que les chansons vont bien ensemble. Il y a, à travers toutes les chansons, une multiplication de genres, de styles, réunis autour d’un seul. Tu auras un morceau Soul, puis un autre plus psyché, planant, etc. Mais le pack reste le même. Il reste dans l’esprit du groupe, expérimental en quelque sorte. Tu le sais tout de suite quand tu écris un bon morceau !

Franck : On a notre son à nous, qui ne ressemble pas à du Shoegaze non plus. J’veux dire, on n’est pas des malades de pédales d’effets non plus. Une bonne compo’, pour nous, c’est avant tout une musique qui sonne sur une guitare folk, avec un bon chant. On reste assez simple quoi. C’est vraiment ça l’important, plus que de vouloir à tout prix rajouter des effets de fou. Il faut rechercher l’efficacité, en trouvant notamment des mélodies accrocheuses ou bien de bons riffs qui vont rester en tête. Libre à toi, ensuite, de t’échapper un peu pendant le morceau, pour avoir justement cette patte psychédélique. Mais, avant toute chose, le morceau doit être accrocheur. Pour capter l’attention.

« Lille est devenue San Francisco grâce à nous ! Quand on a monté le groupe, on a lancé un élan qui a inspiré pas mal de musiciens, parfois d’anciens de The Arrogants. »

PdR : Cela paraît si simple à vous entendre, mais il y a bien un truc à avoir, ou bien à savoir, pour être accrocheur ?

Franck : Il faut être objectif, savoir se mettre à la place des gens et s’inspirer de ce qui a été fait auparavant. Bon, tu prends les Beatles par exemple, ils sont des maîtres là-dessus… Par ailleurs, j’écoute pas mal de choses différentes. Cela me permet, lorsque je m’échappe dans une musique, d’apporter ces influences en son sein, de former une espèce d’entonnoir musical. Au final, tu as tout intérêt à ne pas forcément sortir le son le plus évident, mais celui qui sonne le mieux. La musique, ce n’est pas juste une source d’information. Il y a une façon de dire les choses, où tu vas lier le fond et la forme tu vois ? C’est comme le fait de se nourrir : tu peux manger afin de préserver ta survie ou bien manger dans le but de te faire un festin avec tes potes. La musique combine ces deux parts, à la fois roots, animale, mais également artificielle, artistique.

Thomas : En fait, c’est vraiment une question de sensation. Tu le sens. Il faut laisser le truc venir à toi, tu vois l’idée ? L’idée de faire progresser une chanson, d’amplifier son intensité, sa teneur… Il faut que ce soit évolutif, que l’auditeur soit surpris. Par exemple, quand je fais un solo, je dois faire gaffe à ne pas l’enclencher trop tôt ou le jouer trop vite. Il faut capter le bon moment auprès des gens, quitte à changer ses habitudes de jeu.

Adrien : Ouais, que ce soit une succession de variations. C’est comme savoir bien causer, c’est-à-dire arriver à ne pas avoir de filtre entre ce que tu penses et ce que tu dis.

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The Arrogants au bistrot St So, à Lille, lors du concert hommage « That ’70s Saint Show » ; crédits : The Arrogants

PdR : Adrien, en tant que joueur d’harmonica, penses-tu contribuer à cette variation des sons ?

Adrien : Je pense oui, même l’instrument reste très présent dans le Blues. Comme la guitare ou la basse, c’est un instrument à la fois rythmique et mélodique. Mais les gens ne le voient pas forcément, associant souvent l’harmonica à un instrument mélodique. Et qui doit rester dans ce registre. J’veux dire, ça peut être très redondant l’harmonica, t’es pas obligé de faire des solos… En un sens, ça reste dans le pan de ce que ça a été à une époque, mais ça peut surprendre, ça peut varier, ça peut s’entremêler…

https://www.youtube.com/watch?v=vMjt07ue_ZM

PdR : En parlant de cette époque d’antan, on a l’impression que Lille est friande de Revival Psyché, je me trompe ?

Thomas : C’est marrant que tu en parles. On peut dire que Lille est devenue San Francisco grâce à nous (rires) ! Quand on a monté le groupe, on a lancé un élan qui a inspiré pas mal de musiciens, parfois d’anciens de The Arrogants. De là, tu as des formations qui ont émergé à Lille, comme les Cayman Kings. La scène Psyché a vraiment tourné autour de notre groupe, parce qu’on reste les premiers à avoir fait ça. Et quelque part, ils nous ont un peu copiés… Lille a pris ce tournant Rock, Revival aussi grâce à E.T. Aloha, qui organise des concerts un peu partout, ainsi qu’a Technicolor Dream. Je pense qu’en 2020, ça va prendre davantage.

PdR : Comment expliquer cet élan ?

Thomas : C’est un carrefour entre plusieurs villes. On n’est pas loin de Londres, d’Amsterdam, de la Belgique… Des villes où plein de groupes existent. Il faut aussi dire que Lille est une plaque tournante pour aller à Paris. Lille est une grande ville en France ! C’est normal que des groupes s’arrêtent pour y jouer.

Franck : Pour le coup, je n’ai pas du tout la même impression que toi. Je pense que le Rock aujourd’hui est complètement mort. Cette expression : « Rock is dead », on l’a entendue mille fois, et je pense que cette fois, elle est vraie ! (Sur un ton las) : « Rock is Dead et enterré ».

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Franck crédits : Marcus Bielak

PdR : Pourquoi dis-tu cela ?

Franck : Je vois plusieurs signes à cela. Pour commencer, tu n’as qu’à voir les salles de concerts rock fermer les unes après les autres dans le coin : La Péniche, El Diablo, Le Biplan, le Joe Tex… Toutes ces salles ont fermé ! Le Rock n’est plus du tout à la mode pour les jeunes. Je pense qu’on est dans une niche, comme le Jazz. L’avantage, c’est que le Garage est devenu une affaire de spécialiste. Du coup, ça te tire, toi et le genre, vers le haut. Tu dois forcément être bon, donc bosser davantage, si tu veux avoir des dates. Et par conséquent, il y a moins de place pour les branleurs. Par contre, le chemin est plus compliqué et moins facile qu’avant. Et surtout, le public est majoritairement composé de trentenaires, quoi. Il y a huit ans, tu avais plein de lycéens/lycéennes, aujourd’hui, on n’attire que des darons…

PdR : Tu vois autre chose qui explique la mort du Rock ?

Franck : Ben, un autre signe qui ne trompe pas pour moi, c’est le fait, par exemple, que la série Vinyl n’a pas été renouvelée [ndlr : Vinyl est une série télévisée américaine, créée par Martin Scorsese, Mick Jagger, Rich Cohen et Terence Winter. Elle raconte le récit d’un producteur de musique, fan de rock et accessoirement consommateur de coke, dans le New-York des années 70. La série, diffusée entre le 14 février 2016 et le 17 avril 2016 sur HBO, est devenu le plus gros flop de la chaîne HBO]. Alors que derrière, les séries sur le Hip Hop cartonnent. Quand je vais à des concerts de Hip Hop, c’est là que je retrouve tous les jeunes qui ont déserté les concerts de Rock ! Après, je tiens à préciser que j’ai une vision locale, française du contexte. Le dernier phénomène Rock en France, c’est BB Brunes, à qui l’on ne s’identifie pas du tout… Bon après, tu as quand-même The Limiñanas, qui reste le seul groupe de Rock « connu » et avec lequel on pourrait trouver des connivences, c’est dire…

PdR : Une formation Rock qui n’attire pas forcément un public très jeune…

Franck : Effectivement… Regarde autour de toi, tu n’as pas de grosse salle Rock qui attire majoritairement des jeunes, comme arrivent à le faire des discothèques comme le Magazine Club [ndlr : discothèque à Lille]. Tout du moins, ici, à Lille. Il y en a peut-être eu avant, dans les années 90 à Paris. Bon, c’est une époque que l’on n’a pas connue donc je ne sais pas…

Thomas : Ouais, enfin ça restait une scène underground à mon avis. Je pense que les jeunes aujourd’hui connaissent et écoutent des groupes de Rock comme the Doors, the Rolling Stones, etc. Après, ça reste des groupes culte, que tout le monde connaît. Je pense qu’ils se réfugient principalement dans d’autres genres musicaux, comme la Techno. Le Rock n’est qu’une étape, un passage…

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The Arrogants Spain Summer Tour 2019 ; crédits : The Arrogants

PdR : Il y a, pour autant, encore des jeunes attirés par le Rock. Du haut de ses 19 printemps, Adrien est un parfait exemple pour le coup.

Franck : Je suis d’accord. Cela dit, Adrien est un « initié », qui va au Joe Tex, qui lit des bouquins de Kerouac, etc. Il n’est pas arrivé par hasard non plus. Il n’est pas représentatif de sa génération [ndlr : Adrien a dû s’absenter pendant l’entretien, ne pouvant rebondir sur cette question].

« Vieille ou pas, une musique bonne reste bonne, comme une bonne bouteille de vin. On ne veut pas être des stars de notre vie virtuelle. Plutôt des stars de notre vie réelle. »

PdR : Vous présentiez, plus tôt, le Rap comme un exemple de succès sur le plan commercial, qui semble réussir là où le Rock échoue.

Franck : Ah ouais, le combat est clairement perdu, et pas qu’en France. Compare les ventes d’albums Hip Hop et celles d’albums Rock…

Thomas : Pour moi, c’est incomparable ! Le Rap est une musique pour tous les jeunes, de tous bords, de toutes origines, etc. Le genre est plus universel et touchera tout le monde, là où le Rock sera plus réservé à un certain public. C’est ce que disait Philippe Manœuvre : « Le Rocker des années 70 est devenu le rappeur de maintenant ».

Franck : Ouais, je suis complètement d’accord là-dessus. Je pense aussi que le Rap a réussi parce qu’il y a plus de solidarité entre rappeurs. Eux savent y faire, contrairement aux groupes de Rock qui restent figés dans une concurrence qui les dessert en fin de compte. Ils ont compris cette chose dans le Rap, c’est que si le groupe de ton pote marche, mécaniquement ça va aussi marcher pour toi. Tandis que dans le Rock, je ne sais pas pourquoi, c’est tout l’inverse. Je ne sais pas si c’est une histoire d’ego trip, de jalousie ou quoi… Délire que l’on ne partage pas du tout. Toujours est-il que c’est dommage…

PdR : Vous pensez qu’être plus solidaires résoudrait tous les problèmes ?

Franck : Je pars du principe que si les Cayman Kings, pour ne citer qu’eux, marchent, The Arrogants va mieux marcher et inversement bien sûr. C’est ça la vérité !

Thomas : (se tournant vers Franck) Oui mais ils ne nous feront jamais d’éloge ! C’est tellement une secte…

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Ils veulent garder leur part du gâteau quelque part.

Franck : Oui, mais là, tu parles d’une concurrence de style ! Certes, tu pourrais parler d’une concurrence entre le Rock et le Rap. Tu peux défendre ta paroisse à la limite. En revanche, reproduire cela entre groupes d’un même genre n’a aucun sens. Tous les groupes s’attirent les uns les autres, surtout dans le Rock, qui est un genre musical minoritaire. Au contraire ! On aurait tout intérêt à être solidaires au final ! Attention, ça n’est pas pareil partout bien entendu, mais tu retrouves souvent ça dans le Rock’n’Roll…

PdR : Il faudrait prendre exemple sur le Rap dans ce cas.

Franck : Je connais un peu le milieu. J’ai fait quelques collabs’ et je t’assure qu’ils savent y faire : ils savent organiser leurs propres festivals, ils savent se passer des labels entre eux, ils savent faire des contrats de distribution et des contrats d’artistes avec des labels. Ce sont de vrais chefs d’entreprises ! Ils ont ce côté un peu « business », que l’on n’a pas du tout. On est encore un peu des « enfants » à côté d’eux…

PdR : Pourquoi le Rock ne s’est pas positionné sur ce crédo d’après vous ?

Thomas : Parce que le Rock baigne dans un milieu underground ! Tu te souviens du groupe The Strypes ? D’ailleurs, on nous comparait souvent à eux, dû à notre jeune âge. Dès lors qu’ils ont eu un peu de visibilité, leur label les a poussés à faire de la musique plus Pop. Si nous reproduisons le même scénario, ça coincera, parce qu’on a d’abord envie de jouer une musique que l’on aime à 100%. On ne fait pas ça pour l’argent ou quoi tu vois ? Je pense que dans le Rap, tu peux plus te permettre de dévier un peu de ta trajectoire, sans trop d’accrochages en route. Et ça marchera, c’est sûr.

Franck : En un sens, je pense que les rappeurs, souvent jeunes, font partie d’une génération plus mature et aussi plus cynique que nous. Les rappeurs, comme PNL, n’hésitent pas à acheter des « vues » sur Youtube à des mafieux russes, qui se servent de ce business pour blanchir leur argent. Véridique ! Finalement, tu t’aperçois que leur nombre de vues est truqué. Ok, ils font aussi beaucoup de vues et leur public est bien là. Cela n’empêche pas de s’attarder aussi sur cette autre facette de leur succès.

PdR : Le Rap n’est peut-être pas si exemplaire…

Franck : Ils ont réussi à investir tous les contours du Game : Internet avec les réseaux sociaux, les Maisons de le Jeunesse et de la Culture. Il y a également la Gauche politique qui les a servis quelque part, avec toute la vague de citoyennisme [sic].  Pour le coup, je ne me retrouve pas du tout là-dedans. Je suis bien plus sensible au Rap Hardcore de Zone Libre, qui se détache de tout ça. Quelque part, les rockeurs sont moins « récupérables » à ce niveau-là. Je dirais que ce mouvement du Rap, qui a donné naissance au Rap conscient, au Slam, etc., est beaucoup plus « achetable » que les rockeurs. On reste encore des mauvais garçons pour de vrai !

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Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : C’est le serpent qui se mord la queue en fin de compte. Visiblement, tout n’est pas non plus perdu pour le Rock si je te suis bien.

Franck : Aujourd’hui, on vit dans une époque où l’on essaie de ne pas réduire son œuvre à une marchandise culturelle. Mais c’est vachement dur parce que la marchandise a pris le pas sur tout. On vit dans une société capitaliste. Par conséquent, il y a quelque chose qui résiste lorsque tu fais de la musique, ta musique. Une sorte de Romantisme qui te pousse à penser que la vie ne se résume pas qu’à l’antienne « Métro, boulot, dodo ». Je te l’ai dit, on ne fait pas de concession aux idées dominantes !

Thomas : On cherche aujourd’hui à ne produire que des choses modernes, dans l’ère du temps. Nous, on sen tape. Vieille ou pas, une musique bonne reste bonne, comme une bonne bouteille de vin. On ne veut pas être des stars de notre vie virtuelle. Plutôt des stars de notre vie réelle.

PdR : Je croyais que le Rock servait à faire passer les crises d’adolescents dans la couche consumériste.

Franck : Complètement ! C’est la raison pour laquelle il est difficile, en tant qu’artiste, de fixer la limite. Je ne sais pas ce que je répondrais si un jour Coca-Cola voulait utiliser notre musique… Finalement, on a peut-être tous un prix. On est peut-être plus cynique que ce que l’on croit. On n’est pas des donneurs de leçons certes, cela dit, avoir une attitude Rock reste une attitude anticapitaliste, par essence. Quand même…

Thomas : Ben moi, je dirais oui de suite ! J’veux de l’argent à un moment donné !

PdR : Comment se porte la scène Garage aujourd’hui ? Quels sont vos rapports avec les autres formations du genre ?

Franck : Les Grys-Grys, qui sont des potes à nous, est pour moi le groupe Garage de référence !

Thomas : Il y a un certain nombre de groupes qui suivent notre trace à Lille. On a lancé un Revival autour de The Arrogants. Les gens ont vu ce qu’on a provoqué, s’en inspirent pour reproduire leur son. C’est cool à ce niveau-là. Le problème par contre, c’est que certains ne veulent pas le reconnaître… On apprécie bien Jack’s on Fire également, mais ils ne font pas le même son que nous.

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Thomas et Franck ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Les Grys-Grys ont l’air d’être de bons camarades.

Franck : Carrément ! Ils viennent d’Alès, près de Nîmes. Ils ont joué à El Diablo, au Joe Tex également, et on a bien sympathisé avec eux. Ce sont de bons gars, adorables et doués ! Petite anecdote : ils ont gagné un tremplin, leur permettant d’ouvrir pour Les Insus. Le lendemain, tu pouvais voir dans le magazine les Inrocks’ une page sur laquelle tu aperçois une caricature des Grys-Grys donnant un coup de pied au cul des Insus, comme pour les virer de la scène… Les mecs envoient comme des tarés ! C’est fabuleux. C’est marrant parce qu’ils pourraient être des concurrents, alors que non. Ce sont vraiment des amis.

PdR : Thee Oh Sees, Ty Segall, King Gizzard… Pour tout amateur/trice de Rock contemporain, ils restent des incontournables. Ils ont fait sensation en proposant, pour autant, un son parfois atypique.

Franck : Ils remplissent des Aéronef, les gars !

Thomas : Ils ont créé un nouveau style ! Mon frère a acheté un album de Ty Segall, son second je crois. Il a ce quelque chose que tu retrouves pas mal chez Thee Oh Sees : cette voix vachement disto’ et criarde, alors qu’en fait, il n’y a pas tant de folie que ça, juste une guitare. Tu n’as pas d’artifices, de basse ou quoi. En revanche, j’ai un peu plus de mal avec King Gizzard. Je trouve que, dans l’ensemble, leurs albums ne sont pas supers. T’en as des bons et d’autres moins bons. Parfois, je trouve que la sauce ne prend pas ou alors c’est trop expérimental, trop confus pour moi. Ce n’est pas assez précis en fin de compte. Nos chansons sont quand-même cadrées, bien foutues à côté. Tu imagines si je te faisais un truc qui ressemblerait à du Chuck Berry et un autre qui se calque sur la musique de Sylvie Vartan… Ce serait bizarre. Ben, eux, ils font un peu ça en fait.

Franck : On a peut-être un format plus pop. Cela se vérifie notamment dans le second album, où l’on recherche l’efficacité, en étant plus pointilleux. On teste, on décortique, on bidouille toutes les méthodes, les arrangements, les structures, pour trouver celle qui fonctionnera. Et ce travail nous donne une fluidité qui frappe. Par rapport à Ty Segall, on voit aussi que les moyens utilisés vont influencer le style que tu vas utiliser.

Thomas : Pour revenir sur la confusion que je ressens en écoutant King Gizzard, je trouve qu’à côté, tu as d’autres artistes qui font de « vrais » morceaux, comme Temples ou Mac Demarco. Ouais, ok, les mecs de King Gizzard ont quelque chose, ils lancent un style. Ils prennent des sonorités traditionnelles, typiques à une ethnie. Le morceau pourrait même sortir du Psyché au final. Ok, ils y mettent un peu de Rock, mais ça ne va pas plus loin. Pour moi, c’est de la musique traditionnelle revisitée, avec un peu de Rock, mais ça ne ressemble pas à ce que ça devrait ressembler. J’aime bien mais bon, j’accroche pas totalement…

Franck : T’es un intégriste aussi toi.

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Thomas et Franck ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Vous citiez une période clé, qui se situe entre 2013 et 2015, couronnée par le Main Square. Comment gagne-t-on un tremplin ?

Franck : Ton père connaissait trois membres du jury sur quatre…

Thomas : Mais arrête tes conneries, ce n’était même pas pour ça ! Il y avait plus de gens qui criaient notre nom dans la salle, c’est tout ! Tout le monde dansait sur nos chansons et la concurrence n’était pas féroce, il faut dire… Nous étions meilleurs et plus motivés, tout simplement. On avait envie de gagner et puis, c’est tout, mon pote !

PdR : Vous aviez déjà visé aussi haut que le Main Square par le passé ?

Thomas : Non c’était la première fois. Le truc étrange, c’est que j’étais tellement loin du bassiste que je ne pouvais pas le voir ou comprendre ce qu’il me disait. En plus, je n’entendais que le son de ma guitare. J’avais l’impression de jouer en radio et d’entendre très faiblement le reste du groupe.

Franck : Tu pouvais demander plus de retour aussi… Vous étiez un peu jeunes en même temps.

Thomas : Ouais, c’étaient nos débuts, on ne savait pas trop. On avait dix-huit ans aussi…

PdR : À ce propos, on vous traitait parfois de « gamins ». Vous sentiez-vous à cette époque infantiliser, du fait de votre âge ?

Thomas : Non, je trouvais ça cool. Pour moi, on était les espoirs du Rock français, et cette sensation ne fait que monter, si bien que deux issues sont possibles : soit on réussit, soit on se rate. Mais dans tous les cas, on est connus.

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Pochette du EP Introducing…, sorti en 2014 sous le label Dirty Water Records

Pdr : Un vide est apparu après le tremplin au Main Square. Que s’est-il passé ?

Thomas : En 2016, il y a eu des changements de batteurs, puis on a fait une tournée en Espagne en 2017, mais au final ça s’est enchaîné assez vite sans trop qu’on le voit. Il fallait battre le fer pendant qu’il était encore chaud. Donc là ça va repartir mieux  pour cette année.

PdR : Pensez-vous que les dispositifs mis en place pour soutenir les artistes (tremplins, salles de spectacles, bars concerts…) remplissent correctement leur rôle ?

Franck : Je pense qu’ils sont très utiles pour les groupes. Par contre, ça ne les rendra jamais célèbres. L’exposition est trop faible pour avoir un bénéfice quant à la notoriété. Mais, pour bosser, c’est vraiment bien, notamment le Tour de chauffe, qui propose de faire des résidences dans de très bonnes conditions sur le plan technique [ndlr : Le tour de chauffe est un dispositif d’accompagnement aux pratiques musicales amateurs, dans le secteur des musiques actuelles. Il s’étend sur l’ensemble de l’Eurométropole, entre la Métrople Européenne Lilloise et la Belgique]. C’est un très bon accompagnement, un bon outil, et les gens sont super sympas. Je rajouterai aussi que ça rassure pas mal. Tu te dis que ce que tu joues n’est pas si lamentable si on t’a sélectionné.

Thomas : Et puis, encore une fois, il y a tellement de groupes pas connus à côté, difficile de ratisser large…

https://www.youtube.com/watch?v=iCSa_NtJD9I

PdR : Quel est votre statut en tant qu’artiste ? Professionnel ? Semi-pro ? Amateur ?

Thomas : Moi, j’dirais semi-pro, là, comme ça.

Franck : Non, on est dans aucun de ces carcans, et on ne figurera dans aucune de ces cases.

PdR : Pourquoi cela ?

 Franck : Parce qu’on vit comme on joue et on joue comme on vit. Cette question n’a donc aucun sens pour nous. Il n’y a pas de taux de réussite ou d’échec pour The Arrogants. Ce n’est ni un loisir, ni un travail. C’est une passion.

PdR : La question de la rémunération, du fait de pouvoir vivre de votre passion est donc futile.

Franck : Bon après, on ne va pas se mentir. On ne fait pas un concert si on n’a pas un minimum de reconnaissance, comme le fait d’avoir les boissons par exemple. On ne fait pas la manche non plus. On est là pour être reçus, pas pour être servis… On apporte la musique, le gérant du bar ou de la salle nous apporte les boissons. Il y a un minimum, on n’est pas un groupe de rue quoi.

Thomas : On aime ce que l’on fait, c’est tout. Par exemple, j’aime faire du Skate, comme j’aime jouer à un concert.

« On a conscience que l’on ne fait pas la soupe. Cela ne veut pas dire que l’on va cracher dedans… »

PdR : Quel est votre objectif en tant qu’artiste ?

Franck : Passer une bonne soirée…

Thomas : Aller le plus loin possible avec le groupe, sortir des albums tous les deux, trois ans.

PdR : Vivre de votre art ne vous intéresse pas.

Thomas : Le truc, c’est que tu as une infinité de bons groupes qui ne sont pour autant jamais connus… Ta soirée ne sera pas forcément meilleure dans la peau d’un camé qui va se taper sa ligne de coke que dans celle d’un artiste connu, qui s’emmerde à sourire à tout le monde pour faire plaisir. Limite, c’est même mieux d’avoir la paix…

Franck : Ouais, c’est ça. Honnêtement, si tu me demandes de choisir entre une date payée 1500 balles et une soirée sympa avec nos potes les Grys-Grys, je prends la deuxième option sans hésiter… Parce qu’on est sûr de passer une putain de bonne soirée !

Thomas : Je pense que l’on va devenir un groupe underground, comme les formations de second plan dans les 60’s, genre Gainsbourg, mais dans les 60’s, tu vois ?

Franck : C’est vrai qu’il a connu son heure de gloire assez tard, quand il a fait La Marseillaise version Reggae. Tu sais que Melody Nelson s’est vendu à 40.000 exemplaires à sa sortie, je crois ? Quand tu sais quel monument il représente… Il a eu du succès super tard au final, à ses 40 ans quoi.

Thomas : J’ai vu un documentaire sur Gainsbourg justement qui expliquait en fin de compte qu’il profitait simplement de ses soirées sans se sentir musicien, mais plutôt comme un quidam passant un bon moment avec ses potes, à picoler et à écouter de la musique. Si on devient bon, on pourrait avoir le même parcours que Skip The Use, à titre d’exemple…

L’image contient peut-être : 2 personnes, dont Tom Babz, personnes assises

Franck et Thomas ; crédits : Marcus Bielak

PdR : Les statuts sont par conséquent à bannir. Vous n’êtes pas si différents de moi, qui apprends à jouer de la gratte, tout seul dans mon coin.

Thomas : Bah tu sais, j’ai commencé à jouer à la fête de la musique, avec deux guitares. On ne savait rien faire mais on avait tellement envie de jouer que ça s’est produit. Quand j’étais jeune, je savais que j’écoutais des choses atypiques. Pour moi, ne pas connaître Jefferson Airplane était inconcevable ! Mais tu te rends vite compte que tu étais souvent le seul à écouter ce genre de musique. Je voulais donc réparer ça, pour que les gens écoutent ce que j’aime. L’idée de monter un groupe, pour jouer cette musique a vite émergé. Et au final, j’ai accompli mon objectif. Mes potes connaissent mes sons maintenant, et donc les musiques que j’aime tournent en soirée.

Franck : Pour moi, les gens qui établissent des statuts n’aiment pas la musique. La seule question à te poser, c’est de savoir si tu aimes ou non jouer de la musique, point. De mon point de vu, faire du son, c’est se poser dans un parc avec la gratte. Je trouvais la scène très impudique. Tu es face aux gens, tout seul sur une scène. Tout le monde te regarde. Ça fait très : « Regardez-moi, je vais poser ma crotte ». C’est quelque chose que, d’emblée, je n’aime pas du tout. Il n’empêche qu’avec le temps, on a fini par s’apprivoiser le public et moi. Nos styles de musique sont une manière de choisir son public. C’est d’ailleurs par ce biais que l’on est arrogant, dans le sens où l’on sait que notre public écoute du bon son. Pour rebondir sur ce que tu dis, Thomas, en effet, oui, on aimerait bien l’élargir… C’est presque une croisade que l’on mène.

PdR : Dans quel sens ?

Franck : Ben, on aimerait que la musique que l’on aime ne soit pas oubliée. Il y a, selon nous, plus de sincérité dans ce genre que dans d’autres genres musicaux, plus froids et plus mécaniques…

Thomas : La sincérité sera tout de même présente. C’est juste que tu ne ressens pas ce que d’autres ressentent. Pour en revenir au sujet principal, j’ai le sentiment d’avoir fait ma part en ayant apporté le Garage sur Lille. Le reste, on verra. Si je me casse la figure, je me relèverai. Mais il faut qu’il se passe des choses, que ça prenne. Que les groupes se multiplient et se fassent peut-être concurrence aussi. On n’a pas envie d’être seul au monde, avec deux gars à nos concerts… Faut que ça vive, que ça explose, quoi !

PdR : Vous semblez détachés de ce que vous faites. On a le sentiment que vous avez déjà pris du recul sur le futur.

Franck : Il y a des groupes qui ont un plan de management, avec des objectifs établis, etc. On a conscience que l’on ne fait pas la soupe. Cela ne veut pas dire que l’on va cracher dedans. On joue ce que l’on aime faire. Oui, on est toujours flattés quand on fait appel à nous. Toutefois, on sait aussi que l’on n’a pas la main sur tout. On n’est pas producteurs ou quoi…

Thomas : On suit le mouvement. On joue, c’est tout.

L’image contient peut-être : 2 personnes, dont Tom Babz

Thomas et Franck ; crédits : Marcus Bielak

Pdr : Finalement, n’est-ce pas là une manière d’être moins naïfs qu’avant ?

Franck : Je pense ouais. Les gens, aujourd’hui, misent beaucoup sur les réseaux sociaux. Nous au final, on y est peu parce que l’on n’a pas le temps. On est trop occupés à jouer.

PdR : Finalement, n’est-ce pas là une manière d’être moins naïfs qu’avant ?

Franck : Je pense, ouais. Les gens, aujourd’hui, misent beaucoup sur les réseaux sociaux. Nous, au final, on y est peu parce que l’on n’a pas le temps. On est trop occupés à jouer.

Pdr : Que peut-on attendre de The Arrogants prochainement ?

Franck : On prépare un deuxième album, qui devrait sortir cet hiver. On a déjà toutes les compos’. Reste à savoir comment on l’enregistrera, avec qui, etc., Et on prépare aussi une tournée en Espagne prochainement, en juillet [ndlr : l’interview s’est déroulé avant la tournée en Espagne de The Arrogants]. L’album sera prévu normalement début 2020.

Thomas : On a enregistré des musiques pour un second album effectivement, pour ne garder que les meilleures. Il y a des morceaux produits avec d’anciens du groupes, que l’on va coupler avec de nouvelles compostions plus récentes. L’idée sera avant tout de garder l’essence du groupe. La moitié est déjà faite. L’album sera disponible en CD et vinyle, qu’on pourra se procurer chez un disquaire, ou que l’on vendra pendant les concerts. On verra.

PdR : Merci d’avoir joué le jeu, les gars. On espère voir arriver ce second album très vite. À la prochaine !

https://soundcloud.com/the-arrogants

https://www.facebook.com/TheArrogants/

https://open.spotify.com/artist/45PjjHY40PFqUWla5S3Gry

L’image contient peut-être : Tom Babz, intérieur

Propos recueillis par Marcus Bielak

 

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