Gaye Su Akyol

Gaye Su Akyol – Quand le Peuple du Rock se met à faire de la politique.

Rassurez-vous, nous ne changeons pas notre ligne rédactionnelle. Nous restons et resterons d’éternels rockeurs en perpétuelle quête de bons sons. Mais si, en plus de vous proposer des trucs sympas à écouter, on peut en même temps faire un peu de sensibilisation ou du moins dévoiler des choses pas toujours chouettes ailleurs, on ne va pas s’en priver, et c’est précisément le but de cet article. Nos oreilles vont donc se tourner vers la musique de Gaye Su Akyol, une artiste turque engagée qui n’aura jamais su trancher entre le surf rock et la musique orientale. De par une musique pourvue d’un songwriting complexe et dénonciateur, elle défit le conservatisme ambiant de Recep Tayyip Erdoğan, actuel président de la Turquie qui a récemment acquis les pleins pouvoirs d’un pays plus que jamais dans la tourmente. Destination Istanbul, la ville natale de la chanteuse.

Bonjour tristesse

Tandis que le nouveau président de la République Française a posé ses bagages à l’Élysée, partout ailleurs, des évènements tragiques sévissent ici et là, aussi loin qu’ils puissent se produire. Qu’ils soient d’ordre écologique, politique, social et j’en passe, on ne peut pas vraiment s’esclaffer de joie ces derniers temps. Pire encore, on commence tristement à faire des rapprochements entre les dystopies que nous livrait la littérature de Science-Fiction comme celle d’Orwell (pour ne citer que lui) et certains régimes politiques prenant place les uns après les autres. Parmi ceux-ci, il en est un qui prend une ampleur de plus en plus dangereuse à mesure que sa résistance faiblit. À la tête de ce gouvernement, un certain Recep Tayyip Erdoğan. Même si les langues se lient pour ne pas le dire ouvertement, la Turquie tombe progressivement vers un régime autoritaire, voire dictatorial, en témoigne la manière avec laquelle monsieur Erdoğan dirige son pays : une main de fer dans un gant de fer.

La Turquie en plein déclin

Le militantisme d’Akyol n’est évidemment pas né par hasard. Il est le fruit d’un mécontentement, d’un sentiment de révolte face au déclin progressif de la démocratie dont est victime son pays. Pourtant, la Turquie apparaissait il n’y a encore pas si longtemps de cela comme une nation exemplaire, elle qui avait su concilier Islam et Démocratie. Un pays dans lequel il faisait bon vivre. La Turquie jouissait alors d’une économie au rendez-vous mais surtout d’une liberté, notamment artistique, qui a par exemple permis de voir émerger le mouvement rock d’Anatolie dans les années 80, au même moment où la mondialisation battait son plein. Évidemment, ça n’a pas du plaire à tout le monde à l’époque. Il n’empêche que le courant musical, emporté par quelques noms de cette scène musicale comme la battante Selda Bağcan, Cem Karaca, Rashit ou encore Erkin Koray a su trouver son public. Mais ça, c’était avant. Depuis 4 ans maintenant, les turcs souffrent. La Presse est de plus en plus muselée. Des milliers de magistrats ont été révoqués, sans parler des menaces d’annulations de concerts et de festivals qui s’additionnent en raison d’un contexte politique plus qu’instable.

L’origine du mal

Un nom ressort systématiquement de cette décadence : Erdoğan. S’il est adulé par certains, il est également fortement rejeté par d’autres. Toujours est-il que le président de la Turquie use de méthodes controversées, qui ne sont pas sans rappeler celles de certains dictateurs… Son autoritarisme, durci depuis 2013 après des manifestations contre sa gouvernance, est arrivé à son apogée lors de l’annonce des résultats du référendum du 16 avril 2017, donnant les quasi plein pouvoirs au président. Désormais, ce dernier dirige seul, ou presque, le pays. Il n’y aura plus de premier ministre pour choisir les ministres du gouvernement. Erdoğan pourra donc composer son parti comme il l’entend. Il pourra, entre autre, choisir le haut commandement militaire, les chefs du renseignement ou encore le recteur d’une université… Bien évidemment, l’opposition conteste les résultats et parle de votes truqués. Le pays est en train de bouillir telle une cocotte-minute qui finira par exploser si rien ne change de manière drastique.

En plus d’être sous l’emprise d’un véritable tyran, prêt à tout pour conserver le pouvoir, la Turquie partage ses frontières avec la Syrie et l’Irak, subissant de plein fouet les dommages collatéraux en provenance du conflit syrien, du nationalisme Kurde (les kurdes, résidant à la fois en Iran, en Syrie, en Turquie et en Irak, sont à l’heure actuelle sans état et souhaitent être indépendants), sans oublier des abjections de Daesh (attaques-suicides, attentat à l’aéroport Atatürk…). Face à tout cela, difficile de rester insensible face à la situation que traversent nos pauvres ami(e)s turcs. Tous ces maux, Gaye Su Akyol nous en fait part à travers ses deux albums dont le dernier, Hologram İmparatorluğu (Empire Hologramme), sorti en 2016, a bénéficié d’une plus large visibilité grâce à la maison de disque allemande Glitterbeat Records (son premier opus, Develerle Yaşıyorum, n’étant pour sa part disponible qu’en Turquie). L’album est lancinant mais très poignant, méritant d’être à la fois écouté mais aussi lu car, en effet, Gaye Su Akyol lutte à travers sa voix mais également au travers de sa plume.

Les racines de Gaye Su

Bon restons dans ce que l’on sait faire de mieux, à savoir causer de musique et ça tombe bien puisque Gaye Su Akyol en fait, et fort bien qui plus est. Son second album est accrocheur. Il a du rythme, de la résonance et certains extraits sont même vachement groovy. De surcroît, Hologram İmparatorluğu propose un panel de titres tous aussi variés les uns que les autres, un critère toujours apprécié, notamment auprès des auditeurs n’ayant pas l’habitude d’écouter des artistes chanter dans une autre langue que l’Anglais.

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Gaye Su Akyol

Gaye Su Akyol est beaucoup comparée à Björk. Il est vrai que les deux artistes ont toutes deux su façonner une personnalité forte et complexe aux yeux du public. Toutefois, Akyol est restée beaucoup plus classique et moins conceptuelle que son homologue. La structure de sa musique ferait davantage penser à une sorte de métissage d’influences qui ne nous sont pas si étrangères, à nous fans de Rock. Nous avons pour exemple la formation islandaise Sigur Rós qui propose dans son splendide album Ágætis Byrjun, un rock indé bien ficelé avec une base musical moderne et sage, tout en parvenant à sortir des sentiers battus en chantant dans leur langue natale. Le mélange fonctionne à merveille, comme avec Hologram İmparatorluğu. En effet, l’album se distingue au travers d’une volonté de faire se rencontrer des instruments aux traditions différentes : l’oud avec la guitare électrique, les tambours avec la batterie, le violon avec la basse.

Par ailleurs, l’album intrigue aussi grâce à un songwriting développé et militant. Le nom de ce second opus est évocateur. On décèle aisément une critique palpable du régime. Le mot hologramme n’est sûrement pas anodin. Il renvoie généralement vers quelque chose de froid et distant. De non humain et donc dépourvu d’âme, d’empathie, de sensibilité. Vous l’aurez compris, il ne fait pas bon vivre sous ce régime…

 

L’héritage culturel de Gaye Su Akyol

Gaye Su Akyol a grandi dans une famille d’artistes. Son père, Muzaffer Akyol, est peintre. Son enfance a été bercée par la musique traditionnelle à laquelle elle rend hommage dans ses deux opus. Cependant, la stambouliote n’oublie pas d’où elle vient. En effet, Istanbul est une ville qui a croisé, tout au long des siècles, différentes cultures. Elle explique en interview qu’elle avait l’habitude de visiter régulièrement la péninsule d’Anatolia (du grec signifiant « Orient ») et de suivre l’évolution de sa ville tout au long de l’Histoire.

Akyol nous emporte en Orient par le biais de sa voix claire et voluptueuse. Sa troupe, quant à elle, est un beau métissage où les guitares électriques façon grunge/surf-rock se mêlent à la chaleur des tambourins orientaux et à l’exotisme de l’oud. Le mélange est aussi savoureux qu’un gâteau poire-chocolat. Toujours dans une interview, Gaye Su Akyol raconte avoir été séduite par le grunge de Nirvana qu’écoutait religieusement son frère aîné. Mais l’influence surf que distille Akyol dans ses chansons n’est jamais bien loin et nous ferait presque penser qu’il n’était pas écrit Nevermind sur la pochette du disque de son frère mais plutôt Pets Sounds. Qu’à cela ne tienne, la musique de Gaye Su Akyol est fraîche, enivrante et donne le La à la scène rock turque contemporaine, comme pouvait le faire la chanteuse punk Selda Bağcan qui n’hésitait pas à faire montre de courage face à l’adversité dans ses textes.

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Gaye Su Akyol

Hologram İmparatorluğu, hymne à la liberté

Hologram İmparatorluğu démarre sur les chapeaux de roues avec le titre Hologram. Les violons, vigoureux et pénétrant, introduisent efficacement le LP. Avec un rythme en dent de scie, Hologram se distingue de par sa spiritualité, en témoigne le contenu des paroles du titre où il est question du rapport entre les éléments de la vie : les glaciers, les déserts, l’Espace, les étoiles… et des êtres souffrants d’un mal indicible, essayant de trouver refuge ailleurs. Un désespoir tel qu’il pousse les protagonistes de cette histoire à faire appel à l’au-delà, aux divinités ou aux esprits pour trouver une issue à leurs maux. Dans la même lignée, le second extrait de l’album, Akil olmayinca (Sans raison) se veut beaucoup plus mystérieux, farouche et perçant. Les résonances de l’oud font voyager. Akyol sermonne, met en garde les plus présomptueux d’entre nous : Akıl olmayınca neylesin fikir […] Bana okuma hariçten gazel, Boşver gel yanıma, bak su çok güzel […]  / Quelle est l’intérêt d’avoir des idées sans raisonnement […] Ne te comporte pas comme quelqu’un qui sait tout sur tout, Oublie tout ça et viens à côté de moi voir à quel point l’eau est belle. Le solo de trompette conclue somptueusement ce beau titre. Gaye Su Akyol semble ici agacée par le comportement agité des gens et les invite plutôt à profiter de la vie, tout simplement.

Avec le morceau Kendimin Efendisiyim Ben (Je suis mon propre maître), pas besoin de consigne. Liberté, un droit que rappelle la stambouliote tandis qu’en Turquie, celle de la presse est de plus en plus menacée. En effet, des dizaines d’arrestations de journalistes ont été recensées. Certains sont arrêtés sans réelle explication. Des milliers d’enseignants et de recteurs ont perdu leur emploi à cause de leur positionnement vis-à-vis du totalitarisme qu’affiche de plus en plus ouvertement Erdoğan … Autant de souffrances que Gaye Su Akyol accouche implicitement sous sa plus belle plume.

Au fil des chansons, on s’immisce un peu plus dans l’intimité de la chanteuse, à l’instar de la chanson Fantastiktir Bahtı Yarimin. Ici, Akyol fait son coming-out : « Agnostikdir fikri zihnimin / Mon esprit est agnostique (En tant qu’agnostique, on émet des doutes sur l’existence d’une présence divine et de ce fait, on refuse de se prononcer sur la question. Une personne athée, elle, ne croit en aucune divinité). À travers cette révélation, on décèle un message de tolérance distribué à tous ceux qui n’acceptent pas que religion et démocratie puissent coexister de manière pacifique. Une chanson courageuse à l’heure où la question de la laïcité dans certains pays a fait et fera encore couler beaucoup d’encre, aux prix de vies humaines, malheureusement… Dans la même lignée, le morceau Dünya Kaleska, un tantinet maussade, presque plombant mais assurément empreint d’espoir, assume une volonté de tordre le coup au repli sur soi et au rejet de l’autre : «Ben Çingeneyim. Ermeni’yim. Türk’üm. Kürt’üm. Ah fark eder mi. Mavi bir elmayım. Ne fark eder ki / Je suis gitan. Je suis Arménien, Turque et Kurde. Qu’est-ce que cela peut faire ? ».

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Pochette de l’album Hologram İmparatorluğu, sorti le 11/11/2016

La chanson Kendimden Kaçmaktan (Vas t’en) redonne un léger coup de jus à l’album. Le riff de l’oud casse la baraque. Pour ce qui est du texte, on imagine Akyol tentant de fuir désespérément soit quelqu’un de vraiment pas cool (un ex maléfique, un dangereux psychopathe…) soit quelque chose de malveillant qu’elle combat farouchement (Erdoğan et sa dictature par exemple) : Kendimden kaçmaktan yorgun düştüm / Je suis fatiguée de courir.

Gaye Su Akyol met tout le monde d’accord avec l’excellent Eski Tüfek. Son clip, soigné et lunaire de par une esthétique rétro futuriste, apporte ce petit brin de fantaisie à cet opus qui commençait tout doucement à sombrer vers le drama. Les riffs de guitare style Dick Dale and the Deltones font le boulot. On surfe sur le groove sensuel et ravageur de cet exquis Eski Tüfek.

La chanson Uzat saçini Istanbul rejoint le titre Hologram et nous assure d’une chose : Gaye Su Akyol aime avoir la tête dans les étoiles. Elle ne cesse d’emprunter des horizons toujours plus lointains pour nous transporter où elle le souhaite : « Alem bir, aşk sonsuz a canımYaklaş içimde içini gör / Le Cosmos s’est unifié, l’amour est éternel mon cher. Viens et vois à travers mon esprit ton âme.

Si nous avions connu jusque-là le côté face de la chanteuse, mystérieux, psychédélique et énigmatique, le côté pile de Gaye Su Akyol, tranchant et acerbe, commence à pointer le bout de son nez avec le puissant Nargile : « Ülkeyi soymuşun. Başucuna koymuşun. Bi varmış bir yokmuşun vay. Mezarın’ kaz derin. Para da etmez ölün, Cesedi uzaya gömün vay / Tu as volé le pays. Tu l’as déposé à ton chevet. […]. Creuse ta tombe le plus profond possible. Ton cadavre n’a aucune valeur. Enterrons donc le corps dans l’espace. La messe est dite… La rancœur et le dégoût qu’inspire le gouvernement excitent un peu plus la plume de Gaye Su Akyol qui n’hésite pas à parler de mort (au sens figurée) du conservatisme ambiant. On appréciera à la fois une  ligne de basse plutôt cool venant se heurter avec fracas à la détonation d’un gros calibre.

Mélancolique, c’est encore ce qui définit le mieux le très bon Anlasana Sana Aşığım (Regarde comme je t’aime). Un déboire amoureux ou bien une retenue dans l’expression de ses sentiments, c’est à vous d’en juger : « Bak halime. Döndüm kelebeğe. Gel bul beni. Her yer kara delik. İtiraflar hep gizli kapaklı. Durgunum çünkü vurgunum. Anlasana sana aşığım / Regarde moi. Je suis devenu un papillon. Viens me chercher. Les trous sont partout. Chaque confession est clandestine. Et je reste comme ivre. Vois comme je suis éprise de toi.

Le titre Mona Lisa n’a pas pour vocation de faire dans la protestation mais plutôt dans celle de faire vagabonder nos esprits quelque part, entre le réel et l’irréel. Il faudra attendre la chanson Berduş (Traînée) pour avoir à nouveau cette vive pique que nous assène de temps en temps Gaye Su Akyol tout au long de ce captivant Hologram İmparatorluğu. Outre des paroles crues (Yandım, söndüm…  Yola düşmüş bir berduş gibi / Je brûle, je me consume… comme une catin en dehors de la route), le titre redonne du tonus grâce aux sons des guitares folles, tout bonnement habitées par l’esprit « surfin’ california » des années 60 qui n’a décidément pas pris une ride. On ne peut pas mieux achever son œuvre.

The Rise of Gaye Stardust from Turquey

À mesure que l’on explore l’univers galactique de Gaye Su Akyol, celui-ci nous apparaît comme froid, grave et torturé mais en même temps toujours animé par une sorte de candeur qu’injecte la chanteuse. La mise en scène de ses clips se prête à l’amusement tandis que sa musique dépeint un climat social morose et difficile. Cependant, Gaye Su Akyol et ses sbires font du bien. Ils apportent véritablement de nouvelles nuances de couleurs au tableau musical contemporain. Une sorte de Ziggy Stardust des temps modernes, armé pour la conquête de la Galaxie en attendant de voir sa terre natale sortir la tête hors de l’eau. Qui sait. C’est peut-être à travers l’Art que le désespoir s’estompera. La musique adoucit les mœurs paraît-il. Du moins, c’est tout ce que l’on souhaite aux turques et à la chanteuse fort attachante que l’on aura plaisir à écouter et voir encore et encore. Sachez que Gaye Su Akyol sera en concert aux Vieilles Charrues à Carhaix le 15/07/2017 ainsi qu’aux Escales de Vénissieux le 16/07/2017, l’occasion pour vous de faire connaissance avec la star turque.

Marcus Bielak

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