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The Afghan Whigs – Soft Control, la rage laisse place à l’élégance

Il y a des groupes dont on attend un nouvel album avec la curiosité polie que l’on réserve aux vieilles connaissances et puis il y a ceux dont chaque retour nous pousse à nous demander ce qu’ils vont encore pouvoir nous raconter. The Afghan Whigs appartient clairement à la seconde catégorie. Quarante ans après la formation du groupe à Cincinnati, Greg Dulli et John Curley sont toujours là et, surtout, ils ne semblent toujours pas décidés à transformer leur passé en fonds de commerce. Ainsi, quatre ans après How Do You Burn?, les Whigs reviennent avec Soft Control, leur dixième album studio, et une question finit rapidement par s’imposer : comment un groupe qui a construit une partie de sa légende sur la tension, le désir, la colère et les rapports humains les plus torturés peut-il vieillir sans perdre ce qui faisait sa singularité ?

Credits-Orlando-Perkins

La réponse tient peut-être dans le titre lui-même. Soft Control. Deux mots presque contradictoires qui vont pourtant assez bien au Greg Dulli de 2026. Car l’homme a changé et ne s’en cache pas. Celui qui a longtemps utilisé sa colère comme carburant explique aujourd’hui avoir trouvé une forme de confiance plus tranquille, tandis que celui qui semblait autrefois aller volontairement chercher l’obscurité considère désormais qu’elle finit toujours par venir à nous et qu’il est donc parfaitement inutile de courir à sa rencontre. Pourtant, n’imaginez surtout pas Dulli transformé en vieux sage contemplatif : le désir, les femmes, la culpabilité, les rapports de force et les fantômes continuent de rôder dans les parages. Seulement, à 61 ans, il les regarde différemment.

C’est probablement là que réside la principale réussite de Soft Control. L’album ne cherche jamais à reproduire Gentlemen, Black Love ou même 1965. Il en conserve naturellement certaines traces, parce qu’on ne se débarrasse pas de quarante années d’identité musicale en claquant des doigts, mais il préfère avancer. Les guitares sont toujours là, tout comme ce mélange si particulier de rock, de soul et de sensualité qui a toujours empêché les Afghan Whigs d’entrer proprement dans la case grunge où on les avait rangés un peu rapidement au début des années 90. Cependant, cette fois, les pianos prennent davantage de place, les cordes et les cuivres élargissent le paysage, tandis que l’harmonica et certaines couleurs Americana viennent parfois emmener le groupe sur des routes que l’on ne lui connaissait pas vraiment.

D’ailleurs, plus Soft Control avance, plus il devient intéressant. Les premiers titres rassurent presque l’auditeur habitué aux Whigs avant que Duvateen ne vienne progressivement modifier la perspective. Dulli considère lui-même ce morceau comme le cœur émotionnel du disque et l’on comprend assez rapidement pourquoi : tout ce qui fait la force de son écriture s’y retrouve, avec cependant une vulnérabilité qui n’a plus besoin de se cacher derrière l’agressivité. Là où le Dulli de trente ans semblait parfois chanter depuis le milieu d’un incendie, celui de 61 ans peut encore s’approcher des flammes, mais il sait désormais ce qu’elles brûlent.

Ensuite, The Deepest Part of the Darkest Shadow, Memphis, Texas ou encore Mariah Luster continuent d’ouvrir le champ, jusqu’à Loose Talk, probablement l’un des morceaux les plus révélateurs de l’état d’esprit actuel du groupe. Greg Dulli disposait pourtant de beaucoup de matière puisque plus d’une vingtaine de chansons ont été travaillées durant les sessions. Cependant, plutôt que de remplir le disque jusqu’à l’écœurement, dix titres seulement ont finalement été retenus pour environ 37 minutes de musique. Et c’est justement Loose Talk, dernière chanson composée, qui lui a fait comprendre que l’album était terminé. L’anecdote est intéressante parce que ce titre ne ressemble pas à une tentative de renouer avec le passé. Au contraire, il emmène les Afghan Whigs ailleurs. Après quarante ans de carrière, Dulli semble donc toujours avoir besoin de découvrir quelque chose pour considérer qu’un disque mérite d’exister.

Et puis il y a sa voix. Elle aussi a changé, forcément. Dulli ne chante plus comme sur Gentlemen et il serait d’ailleurs assez ridicule qu’il essaie de le faire. Sa voix accroche davantage, se brise parfois et porte désormais les années comme les chansons portent leurs histoires. Pourtant, elle n’a probablement jamais semblé aussi adaptée à ce qu’il veut raconter. Les imperfections sont devenues une partie de l’instrument et, lorsqu’elle se pose sur les arrangements plus amples de Soft Control, elle donne aux morceaux une profondeur que la seule puissance vocale n’aurait jamais pu apporter. Là encore, le groupe ne cherche pas à cacher le temps qui passe : il l’utilise.

A noter qu’Afghan Whigs a démarré une grande tournée qui ne passera qu’une seule fois en France par Le Trabendo

Le temps, justement, est impossible à écarter complètement de cet album. Depuis plusieurs années, Dulli a vu disparaître quelques-uns de ses proches compagnons de route. Dave Rosser, guitariste des Afghan Whigs, est mort en 2017 et Mark Lanegan, son ami, frère musical et partenaire des Gutter Twins, en 2022. Ces absences ne transforment pourtant jamais Soft Control en album funèbre. Elles semblent plutôt avoir modifié le regard de celui qui reste. Pendant longtemps, l’univers de Dulli a entretenu une certaine fascination pour l’autodestruction ; désormais, la question paraît moins être de savoir jusqu’où aller que de comprendre comment continuer lorsque d’autres ne sont plus là. La conclusion du disque avec A Simulation prend alors une saveur particulière. Au lieu de chercher l’explosion finale, le morceau laisse progressivement retomber la tension et termine l’album avec une retenue que les Afghan Whigs de leur jeunesse n’auraient peut-être pas choisie.

Finalement, c’est sans doute cette retenue qui explique le mieux Soft Control. Il y a toujours du désir, de la noirceur et suffisamment de guitares pour rappeler qui se trouve derrière les instruments, cependant les Whigs ont désormais compris qu’une chanson n’a pas besoin de hurler pour faire mal. Le groupe sait laisser entrer l’air, ralentir, utiliser le silence et, surtout, ne plus tout résoudre par la tension. Par conséquent, comparer ce nouvel album à Gentlemen n’aurait pas beaucoup de sens. Gentlemen était le disque d’un homme de 28 ans ; Soft Control est celui d’un homme de 61 ans qui n’a aucune envie de faire semblant d’en avoir encore trente.

Et c’est tant mieux, car le véritable intérêt des Afghan Whigs en 2026 se trouve précisément là. Beaucoup de groupes ayant atteint une telle longévité finissent par devenir leur propre tribute band, publiant occasionnellement un disque avant de repartir sur les routes jouer les morceaux que leur public attend depuis trente ans. Les Afghan Whigs continuent, eux, à considérer qu’un nouvel album doit apporter quelque chose à leur histoire. Soft Control n’est donc ni une révolution ni un retour aux sources et il n’a besoin d’être ni l’un ni l’autre. C’est un disque dense, élégant, parfois sombre, souvent sensuel et surtout étonnamment vivant.

Quarante ans après ses débuts, Greg Dulli n’a donc pas chassé ses vieux démons. Ils sont toujours là, quelque part entre deux chansons, accompagnés des femmes, du désir, des regrets et des fantômes qui peuplent son écriture depuis toujours. Seulement, ils semblent avoir changé de place. Ils ne tiennent plus le volant.

Et pour un homme qui a passé une bonne partie de sa carrière à chanter la perte de contrôle, appeler ce disque Soft Control ressemble finalement à un joli clin d’œil.

Ou peut-être simplement à une évidence.

Greg Pinaud-Plazanet

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